AMADOU

Retrouvailles en 2007 : Amadou Bakouan, Dieudonné Hien, Anne-Thérèse Rendu.

Une fois n’est pas coutume, j’ouvre aujourd’hui les colonnes de Till the end à une autre plume. Qui en effet pouvait mieux parler d’Amadou Bakouan qu’Anne-Thérèse Rendu ?!

Février 2003, c’est mon premier séjour au Burkina Faso. L’abbé Dieudonné nous invite dans le village de brousse Fafo où il vient d’être envoyé par son évêque. Fafo, village sans eau ni électricité, dont Dieudonné ne parle pas la langue, où nous arrivons après nous être bien perdus, loin au-delà du goudron. Pourtant, malgré ce dénuement, Fafo est doté d’une école primaire.

C’est ce jour là que nous avons rencontré Amadou pour la première fois. Amadou, en réalité Amadou Kayoussou Bakouan. Il est ce jeune instituteur à la voix douce qui ne nous quitte pas de la journée. Élisabeth et moi discutons de tout avec lui en arpentant les rues du village : de pédagogie (il va bientôt passer sa certification, Philippe Meirieu il connaît, si on pouvait lui en envoyer un livre, il aimerait bien…); des attentats du 11 septembre 2001 (et on s’aperçoit qu’en pleine brousse il a été au courant avant nous, le matin même, on ne sait pas comment) ; de ses élèves enfin. Rares sont ceux qui poursuivent au collège, à 10 km de là. Il faut quitter le village, réunir les 25 000 francs CFA de scolarité annuels (30 euros), et les classes y sont encore plus nombreuses qu’en primaire. De loin il suit ses anciens élèves, les encourage, on comprend qu’il les soutient aussi matériellement à la mesure de ses moyens. C’est ce jour-là qu’est née l’idée des « parrainages d’Amadou », qui soutiennent une vingtaine d’élèves aujourd’hui. Et c’est ainsi que nous avons appris au cours de ce voyage d’avril 2016 qu’Amidou Dao, le plus ancien d’entre eux, devenu électronicien, vient peut-être d’être embauché chez Dafani, l’entreprise burkinabè de jus de fruits. Une date pour l’ASPA !

Avec Élisabeth Janin en 2007.

La photo qui ouvre cet article immortalise notre seconde rencontre avec Amadou, en 2007 cette fois. Depuis 2003 et quelques lettres, nous avions un peu perdu sa trace. Dieudonné avait quitté Fafo pour Diébougou et il s’était éloigné de son ami et partenaire de scrabble durant les longues soirées solitaires de Fafo. C’est sur la route entre Fafo et Djindjerma que nous avons tout à coup retrouvé Amadou : l’instituteur était devenu directeur de l’école voisine de Djindjerma et père d’un petit garçon. Je me souviens de l’émotion qui nous a saisis les uns et les autres après ces quatre années. Une rencontre miraculeuse, alors que nous pensions ne jamais nous retrouver !

Depuis, nous ne nous sommes plus perdus de vue. À chaque voyage, en 2010, 2012, et 2016 encore, nous retrouvons Amadou et Djindjerma. Les fêtes de Djindjerma restent mémorables : des danses, des haies d’honneur, des repas et des discours, tout le village rassemblé, comme on le voit sur les photos de cette année. Le nom de l’ASPA, en grandes lettres peintes sur le mur de l’école, nous accueille à chaque visite. Le projet s’est étoffé d’une cantine – une bonne assiette de semoule de maïs au beurre de karité – qui a multiplié les inscriptions à l’école, et qu’appuie maintenant un champ scolaire, plus aléatoire, cultivé par les enseignants et les élèves. Nos échanges avec Amadou ont suivi fidèlement les progrès de la communication en Afrique, bientôt les mails ont remplacé les lettres du début, puis sont venus les sms, nous avons même tenté quelques Skype, plus difficiles en raison des coupures Internet. Il y a aussi deux fois par an ces lourdes enveloppes kraft, toutes chamarrées de timbres aux couleurs brillantes, avec leur lot de lettres et de bulletins scolaires, de photos aussi, parfois ornées d’un « Bonne fête du Ramadan » au hasard du photographe.

J’ai demandé un jour à Amadou d’où lui était venue sa passion pour l’éducation, ce lien si fort qu’il noue avec ses anciens élèves. Ce que j’ai compris c’est qu’une année, pendant son enfance, son père le retira brusquement de l’école pour le confier à un oncle marabout responsable d’une école coranique dans une autre ville. Selon la tradition de l’enseignement coranique, il devint alors un petit « talibé », l’un de ces jeunes garçons comme on en voit dans les rues de Ouaga ou à l’arrêt des cars sur les routes, reconnaissables à la grosse boîte de sauce tomate qu’ils portent au cou, et qui doivent mendier pour le maître qui les héberge, les enseigne et les nourrit. Cette pratique ancestrale de la mendicité, censée enseigner l’humilité aux enfants, s’est aujourd’hui largement pervertie en Afrique du Nord-Ouest (*). Désespéré quant à lui, Amadou n’eut de cesse de convaincre son père de le reprendre et de le remettre à l’école publique. Je ne sais pas au bout de combien de temps il put finalement y retourner, mais il fut entendu. Est-ce cette expérience traumatisante qui a construit l’homme et l’ami que nous connaissons ? Difficile à savoir car Amadou, si proche à nos yeux des hussards noirs de la IIIe République,   ne se livre pas souvent. Nous savons bien pourtant ce que nous partageons ensemble depuis plus de dix ans : la conviction que la connaissance et l’éducation libèrent. Une confiance commune enfin dans l’avenir du « pays des hommes intègres », tel que l’avait baptisé Thomas Sankara.

Amadou, homme intègre, notre ami.

A-Th Rendu

(*) Voir sur Internet l’article du Monde du 3 septembre 2007 : les petits mendiants d’Allah, qui décrit bien ce phénomène de nos jours dans les grandes villes d’Afrique du Nord-Ouest.

Et en 2016

DANS LA JOIE OU LA DOULEUR

Avril est la saison des mangues au Burkina Faso. Charnues, douces, juteuses, elles sont le délice des enfants. Lorsque nous arrivons à Kokoligou, le village est en deuil. Une fillette de dix ans s’est tuée en chutant d’un manguier. Notre ami, Dieudonné Hien, nous présente son frère, chef du village, qui s’excuse de ne pouvoir nous accueillir comme tous l’auraient souhaité : dans la joie.

L’hospitalité, en Afrique de l’Ouest, n’est pas un vain mot. Une fois bue « l’eau de l’étranger » (je reviendrai sur cette coutume dans un autre article), le voyageur est toujours bien reçu. Les présentations réciproques sont la règle et inaugurent toute conversation. Chacun prend des nouvelles des familles respectives, formule des souhaits pour l’autre, laisse un peu de place aux silences, avant que ne commencent les échanges, la palabre. N’importe quel Africain saura par ailleurs vous remercier d’être allé jusqu’à lui, d’être venu de si loin. La jambe, dit l’adage, est la daba qui sarcle l’amitié.

À Libiélé, les femmes de l’association « Lève-toi et marche » nous gratifient de danses et de chants. Toute la journée en sera rythmée. À Kari, nouveau lieu de résidence de notre ami Amadou Bakouan, la voiture se fraie un chemin dans la foule des enfants de l’école criant à l’unisson : « Bienvenue ! Bienvenue ! » Après la fête, nous visitons la mosquée. À Djindjerma, enfin, les habituels youyous accueillent notre délégation. La vieille dame que nous connaissons bien est toujours là, vaillante autant qu’il est possible, un modèle de résistance physique et un grand sens de la convivialité !

Ce serait une erreur d’interpréter ces festivités comme du folklore. Nous sommes certes connus et reconnus, remerciés pour l’intérêt que nous portons à nos hôtes. Mais il y a ici la manifestation plus ample d’une façon de vivre en communauté. Cela dépasse de loin le cadre anecdotique de notre court passage. Le regretté Michel Tournier l’expliquait parfaitement dans une de ses pages : tout d’abord, « dans ces pays, rarement un sourire adressé à un inconnu reste sans réponse. Il vous revient aussitôt, comme la colombe de l’arche de Noé fleurie d’un rameau d’olivier. » Puis, comparant la société occidentale d’antan et les pays dits sous-développés (on dirait aujourd’hui pays en voie de développement ) : « Il y a encore moins d’un siècle, l’Européen était lié par sa famille, sa religion, son village ou le quartier de sa ville, la profession de son père. Tout cela pesait sur lui et s’opposait à des changements radicaux et à des options libres. C’est à peine s’il choisissait sa femme, et il ne pouvait guère en changer. Et toutes ces sujétions s’aggravaient du poids des contraintes économiques dans une société de pénurie et d’âpreté. Mais cette servitude soutenait et réchauffait en même temps qu’elle écrasait. On retrouve cela aujourd’hui quand on voyage dans les pays dits sous-développés. Sous-développés ? À coup sûr pas sous l’angle des relations interhumaines.(*)»

Kokoligou, oui, reçoit bien les étrangers que nous sommes. Les visites donnent lieu à des fêtes. Des poules ou des pintades sont offertes ainsi que de la vannerie, des instruments de musique, toutes sortes de nourriture. Qu’une famille cependant vienne à connaître le malheur, et c’est le village tout entier qui communie dans la peine. On est ici ensemble, dans la joie et la douleur ; et nous, nous passons puis repartons, plus heureux d’exister, plus riches d’avoir appris.

(*) Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977.

BURKINA : LA TOURNÉE DES POPOTES

Il fera très chaud dans une vingtaine de jours au Burkina Faso, région de Dano – Diébougou. Mais il est temps d’y retourner, d’y refaire la « tournée des popotes » sans laquelle les liens peuvent de se distendre et les projets perdre de leur réalité. Par les temps qui courent, ce n’est surtout pas une aventure mais une manière de prendre la mesure des choses. Une classe de collège est à construire, de nouveaux chantiers sont à ouvrir, d’autres sont à évaluer. Il y a de quoi faire et je compte bien le raconter. Rendez-vous  au mois d’avril (départ prévu le 4). En attendant, le site va s’africaniser de temps en temps avec d’anciens articles réédités ou, si j’en ai le loisir, quelques nouveautés.

Bonne arrivée du printemps à tous.

AD

CAMILLE OU L’AFRIQUE À VINGT ANS

J’aime beaucoup ces photographies de Camille Bianchi, ma filleule. Parmi celles qu’elle m’a envoyées j’ai choisi ces images parce que, d’une certaine façon, s’y rencontrent son style et le mien. Nous nous entendons… Elle a séjourné au Sénégal pendant quelques semaines et en est revenue marquée (et les cheveux tressés comme toutes les jeunes filles qui vont là-bas pour la première fois).

Personnellement, j’ai découvert l’Afrique quand j’avais vingt ans. J’y retourne en principe le mois prochain pour un énième voyage. Or, comment voit-on l’Afrique quand on a vingt ans ?

Réponse dans ce joli album.

D’UN SITE L’AUTRE

Voeux ASPA

C’est avec plaisir que je présente aux followers de Till The End le nouveau site de l’ASPA et ses voeux pour la nouvelle année. 2016 sera pour quelques-uns d’entre nous (mes amis Frédéric Bernardeau, Anne-Thérèse Rendu, Anne Thébault, Dieudonné Hien et moi-même) celle d’un retour au Burkina, après quatre ans sans voyage là-bas. Retrouver Dano et les amis que nous y avons, évaluer ce qui a été réalisé, repérer les futurs chantiers de l’association : autant d’occasions de mouiller la chemise, surtout en avril où il fait bien chaud !

Des précisions seront apportées d’ici là. En attendant, ne pas hésiter à visiter le nouveau site :

http://www.aspa-burkina.com

Que vivent l’ASPA et le Burkina !

LE PLUS GRAND VOYAGE DE LEUR VIE

Ouvrons encore aujourd’hui le grand livre du souvenir. J’ai déjà évoqué l’arrivée à Accra (Ghana), un jour de septembre 1983 (article « Le ciel et autres considérations »). Dans l’avion d’Air Afrique qui, première étape, m’emportait jusqu’à Abidjan, la mort de Tino Rossi faisait les grands titres de la presse. Un rapide tour par Wikipédia me permet donc de situer précisément la date au 27 septembre, un mardi. Je reviendrai sans doute sur ces premières heures.

Pour l’instant, comme Tino, passons derrière le micro. De 1984 à 1985, missionné par le service culturel de l’ambassade de France à Accra, j’ai travaillé à la Ghana Broadcasting Corporation. De quoi s’agissait-il ? Écrire puis enregistrer un programme de cent cinquante émissions de quinze minutes intitulé Parlons français et diffusé tous les soirs de la semaine. Avec deux camarades ghanéens, la belle Sroda Gaveh, aujourd’hui interprète pour l’ONU, puis Robert Yennah, un étudiant doué devenu enseignant, nous avons travaillé assidûment pour parvenir à la rédaction de trois gros volumes que je garde encore précieusement dans mes réserves. Après le générique (un morceau fameux de La Compagnie Créole), nos personnages (Araba, Mary, John, quelques autres) entamaient un court dialogue qu’il s’agissait ensuite de décrypter d’un point de vue linguistique. Autant de petites histoires sorties tout droit de notre imagination et que nous venions enregistrer deux ou trois fois par semaine dans les studios de la radio. Sroda, son amie Araba (du même nom que le personnage), Johns Orleans Pobee (un autre étudiant) et ma femme, Marie-Christine, enregistraient le dialogue en anglais et en français. Mon accent lamentable dans la langue de William Shakespeare et de Kwame Nkrumah me cantonnait, quant à moi, à l’emploi épisodique du journaliste français. Notre producteur, dont le nom m’échappe à l’heure où j’écris, était un collaborateur ivoirien de la Ghana Broadcasting Corporation, originaire de la bonne ville d’Agnibilekrou.

Je me souviens particulièrement du parcours vers le studio. Il fallait pour y parvenir passer le barrage de police à l’entrée (sacs de sable) puis remonter tout le domaine où stationnait un gros char d’assaut, au pied d’une antenne. Une fois sur deux, les antiques magnétophones à bande ne fonctionnaient pas et nous nous engueulions copieusement dans le petit studio capitonné d’isolants acoustiques. Plus tard, forts du succès de l’émission (il avait fallu beaucoup de ténacité et de patience), un autre programme nous fut commandé, un magazine, French with pleasure, dont nous lançâmes les numéros d’essai avec mon compère Jean-Jacques Ponza, devenu depuis directeur de collège.

Les photographies accompagnant cet article me procurent une certaine nostalgie. Certaines ont été prises dans le studio (et je me souviens du fou-rire de Gac qui, en visite, avait entendu de la part du producteur la réplique fameuse : « Nous sommes mal organisés ! »). D’autres se situent à l’Université de Legon où j’étais officiellement affecté. Sur la photo des frangipaniers, je ressemble beaucoup à mon père, jeune ; mon père qui, en mars ou avril 1985, nous fit lui aussi l’immense plaisir d’une visite, entraînant ma mère, pourtant si maniaque, jusqu’au fin fond de l’Afrique et de ses marchés. Il faut dire que la naissance de ma fille Marine, âgée alors de quelques mois, les avait encouragés dans cette entreprise un peu folle : le plus grand voyage de leur vie.

L’ÉLÉPHANT ET LA PINTADE

Gac, au courant de ce voyage et de la raisonnable probabilité de tomber sur des éléphants entre Dapaong et la frontière ghanéenne, m’avait dit : si tu prends la caméra, tu ne verras pas les éléphants. C’est ainsi que, par superstition, j’ai en effet laissé la caméra à Accra et vu des éléphants. À l’aller, nous nous étions arrêtés pour photographier le panneau, et au retour, alors que le soir approchait, un type en mobylette nous fit de grands signes – curieuses gesticulations des deux bras m’amenant à penser qu’il en avait lâché son guidon – pour nous prévenir de quelque prodige. Deux cents mètres plus loin, un peu en contre-bas de la route, toute une famille était là en effet, paisiblement occupée à dîner.

Je suppose que l’observation des pachydermes est plus courante en Afrique de l’Est ou en Afrique Australe. Au Nord du Togo c’est beaucoup plus rare tant l’espèce connaît une inquiétante érosion. Excité comme une puce, je me retrouvai ainsi pieds nus sur la route, je ne sais comment à plusieurs mètres de la voiture. Sans doute nous étions-nous éloignés sans nous en apercevoir pour suivre le mouvement des animaux marchant en crabe. Lorsque la mère (ou le père, je n’ai pas vraiment vérifié) s’est mis à nous toiser en agitant ses grandes oreilles, nous avons couru comme des dératés, pensant peut-être à ce film des années 50 où un gros éléphant piétine tout ce qui bouge devant lui, une de ces images ressurgies de l’inconscient et dont il est généralement difficile de recouvrer l’origine.

Pour nous remettre de cette émotion, nous arrivons à la nuit dans le camp situé au centre de la réserve de la Kéran. C’est un camp qui ressemble, dans mon imagination, aux concentrations de lodges fréquentées – excusez du peu – par le vieil Hemingway, la veille de ses chasses. De la nuit nous parviennent des feulements (ici j’exagère tout à fait d’autant plus que, vérification faite, le feulement est une exclusivité du tigre du Bengale, absent de l’Afrique, comme chacun sait). Il y a aussi, de temps en temps, le tic tic (?) des criquets et, plus exact, le rire d’une hyène. Nous avons garé la 4L, rangé nos affaires dans la case aménagée et dirigé nos pas vers le restaurant. Nous sommes cinq : les trois voyageurs, le serveur et, invisible, le cuisinier. En Afrique les pintades s’appellent des francolins, et je me souviens avoir suivi la nuit (ce n’est pas là ma plus grande fierté) une chasse aux francolins à la lueur des phares – le collègue, assis sur le capot avec sa putain de carabine, attendant que le volatile passe devant le rayon lumineux. Quoi qu’il en soit, la pintade est commandée, nous l’attendons avec une bière sans doute, un peu de temps passe, les criquets tiquent tiquent, la hyène rit, et elle finit par arriver, nous la découvrons dans son lit d’ignames et de patates douces caramélisés, elle laisse échapper de petits filets de jus qui rehaussent son odeur, sa chair est d’or, digne de l’oie rôtie de L’Assommoir, elle semble une invention de la nature assaisonnée c’est-à-dire sublimée par l’Homme, de celles qui vous récompensent de tout ce que vous avez subi dans votre existence (parce que la vie n’est pas toujours drôle), peut-être aussi un don des dieux qui, le temps pensant en effet, s’agrandit dans sa splendeur épique, se pare de mille propriétés magiques et mystérieuses, continue de vous émerveiller longtemps, vous console des heures sombres et des années mornes, devient dans sa somptuosité-même une légende mirifique, une légende à raconter aux petits d‘hommes, à la communauté des êtres pensants, à la Terre entière, à l’Univers illimité !

Merci donc cuisinier invisible dont je ne saurai jamais le nom. Merci le serveur, merci la pintade, merci les criquets et la hyène, merci les tigres du Bengale. Merci l’Afrique, merci les amis, merci la vie ! Il fallait que ça sorte, voyez-vous, et c’est fait, j’en ai parlé : la pintade, la pintade, LA PIN-TA-DE !

CLIC CLIC

À Lomé les banderoles célébraient la gloire de Gnassingbé Eyadema ; au Bénin Mathieu Kérékou s’attribuait la gloire du marxisme ; à sa frontière le Burkina de Thomas Sankara s’affichait comme « Tombeau de l’impérialisme ». C’était l’époque ! Mon ami Patrick Breton en parle très bien dans son roman Cotonou, chien et loup (L’Harmattan). Vieux roublards comme Houphouët-Boigny à Abidjan, ou jeunes loups, oui, comme le capitaine Jerry Rawlings au Ghana. Les administrations, à Accra, exhibaient son portrait en noir et blanc, façon photographie du Che. De retour en France, j’en avais offert un exemplaire à un autre ami, Marc Mérienne, amateur de ce genre de curiosités. Et puisque nous en sommes à l’évocation des autocrates africains, je me souviens très bien avoir entr’aperçu le triste Empereur Bokassa dans une boutique de luxe devant laquelle je passais, au bas du boulevard Gambetta à Nice, à la fin des années 70. Aujourd’hui, abonné aux vidéos de la Ghana Broadcasting Corporation (il faudra aussi que je raconte comment et pourquoi j’ai travaillé dans cette honorable institution), je revois de temps en temps l’ex président Rawlings. Le fougueux capitaine, pourfendeur du kalaboulé (les magouilles locales), est devenu une sorte de sage qu’on vient consulter de toute l’Afrique. Il a grossi avec l’âge ; et il dégage une impression de sérénité très éloignée de l’image martiale et révolutionnaire qu’il cultivait à l’époque où j’avais voulu le filmer avec ma caméra super 8 sur l’esplanade de l’Indépendance, une fantaisie qui m’avait valu d’être raccompagné manu militari de l’autre côté des barrières par des gardes armés jusqu’aux dents et mesurant au bas mot 2m10.

En Afrique, cela ne rigole pas toujours. Après le Togo, nous sommes donc passés au Burkina Faso (l’ancienne Haute Volta venait d’être rebaptisée ainsi par les philologues de Thomas Sankara) pour passer une nuit étouffante à Ouaga, dans un hôtel ressemblant à un algeco. C’était la première fois que je mettais les pieds dans la capitale (j’y suis retourné souvent depuis) et on ne s’étonnera pas que j’aie avant tout remarqué les mobylettes et les vélos. Puis nous avons repris la route vers le Sud.

Ici, cinq souvenirs marquants :

  1. À Navrongo, la visite silencieuse de la superbe église catholique décorée de fresques naïves.
  2. Sans doute du côté de Paga, une concession isolée aux superbes cases peintes, spécificité de la région.
  3. Près de Léo, dans une réserve, une antilope-cheval qui traverse la piste devant nous, comme au ralenti.
  4. Plus loin, toujours en pleine savane, immobile, un étrange oiseau ressemblant au bec-en-sabot du Nil.
  5. Des militaires enfin, non loin de l’entrée de Pô…

Mécanique Togo 1985essai

Je ne sais pour quelle raison nous avions décidé de nous arrêter au bord de la route au niveau d’un petit pont aussi insignifiant que peut l’être un petit pont mais que nos satanés réflexes touristiques nous conduisaient à photographier (comme si la photographie de ce pont allait constituer la pièce maîtresse de notre collection inépuisable de photographies de ponts, peut-être à ranger dans un ensemble réunissant le pont de Londres, le pont Mirabeau, le pont de Brooklyn, le pont d’Avignon et autres ponts célèbres, y compris le pont du Bès, à Barles, Haute Provence). En position, nous sommes donc prêts à appuyer sur le déclencheur des appareils, lorsque, « sortis de nulle part », deux ou trois militaires en uniforme approximatif braquent sur nous leur fusils mitrailleurs. Halte ! Ne bougez pas ! Posez vos appareils ! Pourquoi photographiez-vous ce pont ?

Bonne question…

Sergent, nous photographions ce pont parce que nous avons le réflexe stupide de photographier la savane avec un premier plan intéressant – par exemple un pont –, histoire de rendre l’image un peu plus dynamique (?), un peu moins plate si vous préférez, un premier plan, quoi ! pour l’équilibre de la photographie, la règle des trois tiers, comment dire, on ne sait pas au juste, il y a un pont en pleine savane, on le photographie et c’est tout, ça ne va pas chercher plus loin !…

Filez vos appareils.

Alors ça, ce n’est pas possible. Ça coûte cher un appareil. On ne va pas vous donner nos appareils, tout de même…

Filez vos appareils.

Et tout à coup les pistolets mitrailleurs se relèvent (jusqu’ici ils étaient plus ou moins baissés en direction du sol caillouteux, et ils se relèvent sans l’ombre d’une hésitation, avec même un cliquetis, comme dans les westerns…) On se rappelle dans ces moments-là ce qu’on avait lu dans les guides : « En Afrique, ne pas photographier les édifices officiels, les ouvrages d’art, les sites considérés comme stratégiques. » et on se dit que de toute évidence ce pont en pleine savane est un édifice officiel, un ouvrage d’art et un site considéré comme stratégique, pas le pont d’Arcole, certes, mais un pont au-dessus d’une rivière asséchée, non loin d’un poste de garde par exemple, et qui justifie sans contestation possible l’intervention musclée sinon légitime de grands gaillards en tenue léopard et en tongs, comme des diables sortis de leur boîte et qui décidément n’ont pas l’air de vouloir rigoler. Ceci dit, pour peu qu’on garde un peu de sang froid et que, par chance, les militaires n’aient pas encore trop picolé, passé un moment de tension certaine (et on se dit : « Tout ça pour un pont… »), la négociation peut toujours commencer. En l’espèce (et pour finir cet insupportable suspense), nous obtenons de garder nos appareils au prix d’un léger sacrifice…

Filez les pellicules.

Alors ça, Monsieur l’Officier, ce n’est pas possible. On y tient trop à nos pellicules, on a toutes les photos des tatas tambermas, des tatas sombas, des mobylettes de Ouaga, de la savane arborée, de…

Filez les pellicules.

Mes deux camarades s’exécutent. Le ressort du boîtier fait « CLIC », le couvercle saute dans l’air surchauffé, et la pellicule prend le soleil fatidique, un peu comme Dracula au petit matin quand il s’est trop attardé sur le cou blanc de sa victime exsangue.

Comment ai-je pu, quant à moi, faire diversion et échapper à la sanction ? Je me le demande encore. Quoi qu’il en soit les photos de ces carnets (où ne figure pas celle du pont puisque je n’ai pas eu le temps d’appuyer sur le déclencheur) sont la preuve que les miracles existent, même en Afrique : CLIC, CLIC et RECLIC !

TATAS

Le massif de l’Atakora est une région de collines giboyeuses partagées entre le Togo à l’Ouest et le Bénin à l’Est. Comme je l’écrivais dans un précédent article la frontière n’est pas toujours clairement matérialisée  entre les deux pays, en sorte qu’on a tôt fait de se méprendre sur l’uniforme des rares autorités administrant le secteur. Côté béninois comme côté togolais la région vaut pour ses châteaux-forts appelés tatas, qu’il s’agisse des tatas tambermas (Togo) ou des tatas sombas (Bénin). L’habitat clairsemé – la distance entre chaque tata devant excéder la portée d’une flèche –, à l’exemple des châteaux du pays lobi (Burkina), se distingue essentiellement par sa hauteur et le caractère massif de ses murs de pisé. Si les animaux sont abrités au bas de l’édifice, les hommes vivent à l’étage. Leurs chambres basses donnent sur une terrasse, près des greniers surmontés de capuchons de paille.

Avec deux compères dont aujourd’hui les prénoms m’échappent, j’ai parcouru cette région en mai 1985. Nous étions partis d’Accra pour nous rendre jusqu’à Ouaga, en remontant l’étroit corridor togolais. Si je fais l’effort de me rappeler exactement l’itinéraire, cela donne quelque chose comme Accra – Aflao (frontière Ghana / Togo) – Lomé – Atakpamé – Kandé – Natintingou (pays somba / Bénin puis de nouveau Togo) – Kandé (la piste n’étant pas assez bonne pour Arli et le parc de la Pendjari) – Dapaong (frontière Togo / Burkina) – Koupéla – Ouagadougou – Pô (frontière Burkina / Ghana) – Navrongo – Bolgatanga – Bawku (frontière Ghana / Togo) – Dapaong – Boukoumbé (la pintade) – Kpalimé (frontière Togo / Ghana) – Ho – Accra. Je me suis aidé d’une carte pour retrouver certaines étapes mais je m’en veux surtout de ne pas avoir retenu, au lieu de ces noms de localités, les prénoms de mes bons camarades.

J’ouvre donc avec ce préambule un nouveau carnet de voyage. Plusieurs anecdotes me reviennent en mémoire et nous approchons du jour où je rendrai enfin justice au meilleur cuisinier de toute l’Afrique de l’Ouest !

L’album du jour est consacré aux tatas. Attention, passer de l’argentique au numérique avec les moyens rudimentaires dont je dispose ne donne guère de bons résultats. Bonne visite quand même. N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes et de profiter du mode plein écran de votre ordinateur.

LE CIEL ET AUTRES CONSIDÉRATIONS

Le savaient-ils où ils iraient ? Cela commençait par cette interrogation puis se poursuivait par une belle page, poétique, sans doute légèrement maniérée mais sincère (trop ?) où se transfigurait – sous l’influence probable quoiqu’inconsciente de Saint-Exupéry – le souvenir très marquant de mon arrivée à Accra, en septembre 1983, à l’heure où la lumière décline sous l’avion, contraste, et donne au voyageur l’impression que toute l’Afrique est rouge puis, bientôt, plus que rouge, je ne saurais nommer la couleur, avec les fanaux qui s’allument un à un en bas, cette heure où l’on s’inquiète de ne pas savoir où l’on mettra les pieds, où on se dit qu’il n’y a pas l’air d’y avoir de goudron par exemple et où, pour ce qui est de l’aéroport d’Accra en 1983, on est pris d’un certain malaise en apercevant un autre avion garé en bout de piste, avec son cockpit arraché, un avion ouvert comme une boîte de conserve et qui plus tard fournira une bonne petite notation romanesque, du genre de celles qui ne s’inventent pas.

Tout cela pour dire que j’avais envie de prendre l’air aujourd’hui et que le seul moyen que j’ai trouvé, occupé que j’étais à rendre accessible un peu de littérature (après tout, c’est d’abord mon métier), avait été de rechercher dans mes albums quelques photos de divers cieux, tout aussi bien l’occasion d’inventer un nouveau jeu : « Où suis-je ? », « Que survole-je ? » (difficile à prononcer), « Où est le mythique Golfe de Carpenteria ? », « Et le Mont Blanc ? » (facile !), « Et l’Argentera ? » (par déduction ?), « Et les montagnes désertes de Mauritanie qu’admirait déjà l’auteur du Petit Prince, quand bien même l’œuvre en question porterait le beau titre de Vol de nuit ? »