RADAR

« Quand on voyage beaucoup, et qu’on aime se promener au hasard, ou même se perdre, on se retrouve dans des endroits plus qu’étranges ! Je suis attiré par les lieux. C’est presque une addiction. D’autres sont dépendants de la drogue, du football, de l’argent, des voitures, du succès ou de je ne sais quoi encore… Moi, j’aime les lieux. Je m’y attache tellement qu’il m’arrive d’être nostalgique d’une douzaine de sites à la fois. Pourquoi ? D’abord parce que je suis intrigué. Quand je regarde une carte, le nom des montagnes, des villages, des fleuves… m’excitent. Si je ne suis jamais allé quelque part, un mot suffit à éveiller mon envie. C’est pareil en ville : le nom d’un quartier, d’une place, d’une rue, d’un bâtiment suscite mon désir ardent de m’y rendre. Bien sûr, je n’aime pas toujours ce que je découvre. Mais souvent, cela me plaît. Ma longue expérience m’a appris que l’on trouve en général exactement ce l’on veut. Mon genre d’endroit, c’est là où tout le monde m’assure qu’il n’y a rien. Ce doit être mon radar intérieur qui me dirige vers les espaces étrangement calmes ou calmement étranges. Je suis là et j’ai du mal à croire à ce qu’il y a sous mes yeux… C’est ma sensation préférée. » Wim Wenders

Départ lundi.

L’ÉLÉPHANT ET LA PINTADE

Gac, au courant de ce voyage et de la raisonnable probabilité de tomber sur des éléphants entre Dapaong et la frontière ghanéenne, m’avait dit : si tu prends la caméra, tu ne verras pas les éléphants. C’est ainsi que, par superstition, j’ai en effet laissé la caméra à Accra et vu des éléphants. À l’aller, nous nous étions arrêtés pour photographier le panneau, et au retour, alors que le soir approchait, un type en mobylette nous fit de grands signes – curieuses gesticulations des deux bras m’amenant à penser qu’il en avait lâché son guidon – pour nous prévenir de quelque prodige. Deux cents mètres plus loin, un peu en contre-bas de la route, toute une famille était là en effet, paisiblement occupée à dîner.

Je suppose que l’observation des pachydermes est plus courante en Afrique de l’Est ou en Afrique Australe. Au Nord du Togo c’est beaucoup plus rare tant l’espèce connaît une inquiétante érosion. Excité comme une puce, je me retrouvai ainsi pieds nus sur la route, je ne sais comment à plusieurs mètres de la voiture. Sans doute nous étions-nous éloignés sans nous en apercevoir pour suivre le mouvement des animaux marchant en crabe. Lorsque la mère (ou le père, je n’ai pas vraiment vérifié) s’est mis à nous toiser en agitant ses grandes oreilles, nous avons couru comme des dératés, pensant peut-être à ce film des années 50 où un gros éléphant piétine tout ce qui bouge devant lui, une de ces images ressurgies de l’inconscient et dont il est généralement difficile de recouvrer l’origine.

Pour nous remettre de cette émotion, nous arrivons à la nuit dans le camp situé au centre de la réserve de la Kéran. C’est un camp qui ressemble, dans mon imagination, aux concentrations de lodges fréquentées – excusez du peu – par le vieil Hemingway, la veille de ses chasses. De la nuit nous parviennent des feulements (ici j’exagère tout à fait d’autant plus que, vérification faite, le feulement est une exclusivité du tigre du Bengale, absent de l’Afrique, comme chacun sait). Il y a aussi, de temps en temps, le tic tic (?) des criquets et, plus exact, le rire d’une hyène. Nous avons garé la 4L, rangé nos affaires dans la case aménagée et dirigé nos pas vers le restaurant. Nous sommes cinq : les trois voyageurs, le serveur et, invisible, le cuisinier. En Afrique les pintades s’appellent des francolins, et je me souviens avoir suivi la nuit (ce n’est pas là ma plus grande fierté) une chasse aux francolins à la lueur des phares – le collègue, assis sur le capot avec sa putain de carabine, attendant que le volatile passe devant le rayon lumineux. Quoi qu’il en soit, la pintade est commandée, nous l’attendons avec une bière sans doute, un peu de temps passe, les criquets tiquent tiquent, la hyène rit, et elle finit par arriver, nous la découvrons dans son lit d’ignames et de patates douces caramélisés, elle laisse échapper de petits filets de jus qui rehaussent son odeur, sa chair est d’or, digne de l’oie rôtie de L’Assommoir, elle semble une invention de la nature assaisonnée c’est-à-dire sublimée par l’Homme, de celles qui vous récompensent de tout ce que vous avez subi dans votre existence (parce que la vie n’est pas toujours drôle), peut-être aussi un don des dieux qui, le temps pensant en effet, s’agrandit dans sa splendeur épique, se pare de mille propriétés magiques et mystérieuses, continue de vous émerveiller longtemps, vous console des heures sombres et des années mornes, devient dans sa somptuosité-même une légende mirifique, une légende à raconter aux petits d‘hommes, à la communauté des êtres pensants, à la Terre entière, à l’Univers illimité !

Merci donc cuisinier invisible dont je ne saurai jamais le nom. Merci le serveur, merci la pintade, merci les criquets et la hyène, merci les tigres du Bengale. Merci l’Afrique, merci les amis, merci la vie ! Il fallait que ça sorte, voyez-vous, et c’est fait, j’en ai parlé : la pintade, la pintade, LA PIN-TA-DE !

CLIC CLIC

À Lomé les banderoles célébraient la gloire de Gnassingbé Eyadema ; au Bénin Mathieu Kérékou s’attribuait la gloire du marxisme ; à sa frontière le Burkina de Thomas Sankara s’affichait comme « Tombeau de l’impérialisme ». C’était l’époque ! Mon ami Patrick Breton en parle très bien dans son roman Cotonou, chien et loup (L’Harmattan). Vieux roublards comme Houphouët-Boigny à Abidjan, ou jeunes loups, oui, comme le capitaine Jerry Rawlings au Ghana. Les administrations, à Accra, exhibaient son portrait en noir et blanc, façon photographie du Che. De retour en France, j’en avais offert un exemplaire à un autre ami, Marc Mérienne, amateur de ce genre de curiosités. Et puisque nous en sommes à l’évocation des autocrates africains, je me souviens très bien avoir entr’aperçu le triste Empereur Bokassa dans une boutique de luxe devant laquelle je passais, au bas du boulevard Gambetta à Nice, à la fin des années 70. Aujourd’hui, abonné aux vidéos de la Ghana Broadcasting Corporation (il faudra aussi que je raconte comment et pourquoi j’ai travaillé dans cette honorable institution), je revois de temps en temps l’ex président Rawlings. Le fougueux capitaine, pourfendeur du kalaboulé (les magouilles locales), est devenu une sorte de sage qu’on vient consulter de toute l’Afrique. Il a grossi avec l’âge ; et il dégage une impression de sérénité très éloignée de l’image martiale et révolutionnaire qu’il cultivait à l’époque où j’avais voulu le filmer avec ma caméra super 8 sur l’esplanade de l’Indépendance, une fantaisie qui m’avait valu d’être raccompagné manu militari de l’autre côté des barrières par des gardes armés jusqu’aux dents et mesurant au bas mot 2m10.

En Afrique, cela ne rigole pas toujours. Après le Togo, nous sommes donc passés au Burkina Faso (l’ancienne Haute Volta venait d’être rebaptisée ainsi par les philologues de Thomas Sankara) pour passer une nuit étouffante à Ouaga, dans un hôtel ressemblant à un algeco. C’était la première fois que je mettais les pieds dans la capitale (j’y suis retourné souvent depuis) et on ne s’étonnera pas que j’aie avant tout remarqué les mobylettes et les vélos. Puis nous avons repris la route vers le Sud.

Ici, cinq souvenirs marquants :

  1. À Navrongo, la visite silencieuse de la superbe église catholique décorée de fresques naïves.
  2. Sans doute du côté de Paga, une concession isolée aux superbes cases peintes, spécificité de la région.
  3. Près de Léo, dans une réserve, une antilope-cheval qui traverse la piste devant nous, comme au ralenti.
  4. Plus loin, toujours en pleine savane, immobile, un étrange oiseau ressemblant au bec-en-sabot du Nil.
  5. Des militaires enfin, non loin de l’entrée de Pô…

Je ne sais pour quelle raison nous avions décidé de nous arrêter au bord de la route au niveau d’un petit pont aussi insignifiant que peut l’être un petit pont mais que nos satanés réflexes touristiques nous conduisaient à photographier (comme si la photographie de ce pont allait constituer la pièce maîtresse de notre collection inépuisable de photographies de ponts, peut-être à ranger dans un ensemble réunissant le pont de Londres, le pont Mirabeau, le pont de Brooklyn, le pont d’Avignon et autres ponts célèbres, y compris le pont du Bès, à Barles, Haute Provence). En position, nous sommes donc prêts à appuyer sur le déclencheur des appareils, lorsque, « sortis de nulle part », deux ou trois militaires en uniforme approximatif braquent sur nous leur fusils mitrailleurs. Halte ! Ne bougez pas ! Posez vos appareils ! Pourquoi photographiez-vous ce pont ?

Bonne question…

Sergent, nous photographions ce pont parce que nous avons le réflexe stupide de photographier la savane avec un premier plan intéressant – par exemple un pont –, histoire de rendre l’image un peu plus dynamique (?), un peu moins plate si vous préférez, un premier plan, quoi ! pour l’équilibre de la photographie, la règle des trois tiers, comment dire, on ne sait pas au juste, il y a un pont en pleine savane, on le photographie et c’est tout, ça ne va pas chercher plus loin !…

Filez vos appareils.

Alors ça, ce n’est pas possible. Ça coûte cher un appareil. On ne va pas vous donner nos appareils, tout de même…

Filez vos appareils.

Et tout à coup les pistolets mitrailleurs se relèvent (jusqu’ici ils étaient plus ou moins baissés en direction du sol caillouteux, et ils se relèvent sans l’ombre d’une hésitation, avec même un cliquetis, comme dans les westerns…) On se rappelle dans ces moments-là ce qu’on avait lu dans les guides : « En Afrique, ne pas photographier les édifices officiels, les ouvrages d’art, les sites considérés comme stratégiques. » et on se dit que de toute évidence ce pont en pleine savane est un édifice officiel, un ouvrage d’art et un site considéré comme stratégique, pas le pont d’Arcole, certes, mais un pont au-dessus d’une rivière asséchée, non loin d’un poste de garde par exemple, et qui justifie sans contestation possible l’intervention musclée sinon légitime de grands gaillards en tenue léopard et en tongs, comme des diables sortis de leur boîte et qui décidément n’ont pas l’air de vouloir rigoler. Ceci dit, pour peu qu’on garde un peu de sang froid et que, par chance, les militaires n’aient pas encore trop picolé, passé un moment de tension certaine (et on se dit : « Tout ça pour un pont… »), la négociation peut toujours commencer. En l’espèce (et pour finir cet insupportable suspense), nous obtenons de garder nos appareils au prix d’un léger sacrifice…

Filez les pellicules.

Alors ça, Monsieur l’Officier, ce n’est pas possible. On y tient trop à nos pellicules, on a toutes les photos des tatas tambermas, des tatas sombas, des mobylettes de Ouaga, de la savane arborée, de…

Filez les pellicules.

Mes deux camarades s’exécutent. Le ressort du boîtier fait « CLIC », le couvercle saute dans l’air surchauffé, et la pellicule prend le soleil fatidique, un peu comme Dracula au petit matin quand il s’est trop attardé sur le cou blanc de sa victime exsangue.

Comment ai-je pu, quant à moi, faire diversion et échapper à la sanction ? Je me le demande encore. Quoi qu’il en soit les photos de ces carnets (où ne figure pas celle du pont puisque je n’ai pas eu le temps d’appuyer sur le déclencheur) sont la preuve que les miracles existent, même en Afrique : CLIC, CLIC et RECLIC !

TATAS

Le massif de l’Atakora est une région de collines giboyeuses partagées entre le Togo à l’Ouest et le Bénin à l’Est. Comme je l’écrivais dans un précédent article la frontière n’est pas toujours clairement matérialisée  entre les deux pays, en sorte qu’on a tôt fait de se méprendre sur l’uniforme des rares autorités administrant le secteur. Côté béninois comme côté togolais la région vaut pour ses châteaux-forts appelés tatas, qu’il s’agisse des tatas tambermas (Togo) ou des tatas sombas (Bénin). L’habitat clairsemé – la distance entre chaque tata devant excéder la portée d’une flèche –, à l’exemple des châteaux du pays lobi (Burkina), se distingue essentiellement par sa hauteur et le caractère massif de ses murs de pisé. Si les animaux sont abrités au bas de l’édifice, les hommes vivent à l’étage. Leurs chambres basses donnent sur une terrasse, près des greniers surmontés de capuchons de paille.

Avec deux compères dont aujourd’hui les prénoms m’échappent, j’ai parcouru cette région en mai 1985. Nous étions partis d’Accra pour nous rendre jusqu’à Ouaga, en remontant l’étroit corridor togolais. Si je fais l’effort de me rappeler exactement l’itinéraire, cela donne quelque chose comme Accra – Aflao (frontière Ghana / Togo) – Lomé – Atakpamé – Kandé – Natintingou (pays somba / Bénin puis de nouveau Togo) – Kandé (la piste n’étant pas assez bonne pour Arli et le parc de la Pendjari) – Dapaong (frontière Togo / Burkina) – Koupéla – Ouagadougou – Pô (frontière Burkina / Ghana) – Navrongo – Bolgatanga – Bawku (frontière Ghana / Togo) – Dapaong – Boukoumbé (la pintade) – Kpalimé (frontière Togo / Ghana) – Ho – Accra. Je me suis aidé d’une carte pour retrouver certaines étapes mais je m’en veux surtout de ne pas avoir retenu, au lieu de ces noms de localités, les prénoms de mes bons camarades.

J’ouvre donc avec ce préambule un nouveau carnet de voyage. Plusieurs anecdotes me reviennent en mémoire et nous approchons du jour où je rendrai enfin justice au meilleur cuisinier de toute l’Afrique de l’Ouest !

L’album du jour est consacré aux tatas. Attention, passer de l’argentique au numérique avec les moyens rudimentaires dont je dispose ne donne guère de bons résultats. Bonne visite quand même. N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes et de profiter du mode plein écran de votre ordinateur.

LE VOYAGEUR ET LE PASSÉ

Je me suis rendu pour la première fois au Portugal en 1982. Nous avions entrepris de faire le tour de la Péninsule Ibérique en une semaine et en 2CV, ce qui laisse deviner le nombre d’heures passées à rouler. À Salamanque, première étape du périple depuis Toulouse, nous nous sommes fait voler le matériel photo. Je me souviens avoir couru derrière deux types en criant « POLIDZIA ! POLIDZIA ! », mot qui n’existe pas, ni en Espagne ni ailleurs, mais que tout le monde comprend quand même. Les voleurs cependant couraient beaucoup plus vite que moi, et nous avons poursuivi le voyage sans pouvoir prendre de photos (la catastrophe), demandant à quelques touristes de bien vouloir nous prendre et de nous envoyer le cliché quand ils l’auraient développé. Nous en avons reçu un, quelques semaines plus tard, posté depuis l’Uruguay.

Hé oui, c’était tout une histoire encore, un autre époque. À Nazaré, première petite ville du Portugal où nous avons campé, une panne d’électricité a plongé le restaurant dans le noir et nous avons fini le dîner à la bougie. Je n’ai qu’un vague souvenir de Lisbonne, le lendemain. Nous avions dormi dans une auberge de jeunesse et le seul vrai détail qui me revienne est la découverte dans le Bairro Alto du porco a alentejana, souvenir gastronomique que je range au sommet de mes émotions gustatives, juste au-dessous de la fameuse pintade du parc national de la Kéran au nord du Togo (futur article…) ! En 1982, le Portugal n’était déjà plus une dictature mais le pays semblait marqué par les temps sombres ; le rattachement économique à l’Europe n’était pas encore à l’ordre du jour et le Tage menaçait la praça do comércio, du moins c’est l’impression que je m’en étais faite.

Les photos qui accompagnent cet article, à l’exception de la première, ont donc été prises à l’occasion d’autres voyages. Lisbonne… Je ne me lasse pas de cette ville. Mais pour finir l’histoire de ce premier périple, j’ajouterai simplement que nous avons poursuivi jusqu’à Séville, découverte pendant la Semaine Sainte (processions impressionnantes), et Vall de Uxió, près de Valence, où je cherchais déjà à retrouver les traces d’un premier passage, en 1978, en compagnie de mes cousins Dominique et Gérard. Il faudra d’ailleurs que je recherche les photos de cette équipée mémorable, d’une certaine façon fondatrice. Ce sera encore l’objet d’un prochain article, d’un autre voyage dans le temps.

LE PAYS DE JOÃO

J’avais parcouru les Açores pendant une quinzaine de jours et voilà que Paola et Catherine, ces aventurières, me rejoignaient à Lisbonne pour une dernière semaine dans le Sud du Portugal. J’aime ces rendez-vous ailleurs, si ce n’est le bout du monde du moins plus tout à fait l’ordinaire.

Après deux jours à travers l’Alentejo, nous arrivons en Algarve, le pays de João. Faut-il que je raconte par le menu l’épisode du patron Thénardier de la pension de Faro ? Ce serait bien long, je renonce… Disons seulement que je retiendrai le décor composite de la pension, entre kitch, New Age et colonialisme mélancolique ; la sueur dégoulinante du tôlier ; le passage par son appartement dans une tour HLM ; la fureur de Paola réussissant à parler le portugais en italien et en anglais à la fois ; les menaces d’intervention policière ; les sacs plastique ; la recherche d’une solution de repli à l’hôtel Ibis et finalement ce casse-croûte géant, à deux heures du matin, sur la place de São Brás de Alportel.

Alors l’Algarve ? Mieux que ne peuvent le laisser penser les rivages bétonnés et les marchands de sommeil indélicats… Cependant il faut aller jusqu’à la pointe occidentale, disons dans le triangle Lagos, Sagres, Vila do Bispo : un finisterre et le fief de João ! Sur la lande, nous avons cherché un moment la villa où nous logerions deux soirs de suite. Dans une ferme, une femme pompier doit nous aiguiller. Nous nous souviendrons longtemps de la propriétaire fouineuse et de son jardin lewiscarrollien. Mon idiosyncrasie rustique trouvait là de quoi se satisfaire ; les filles en revanche étaient plus réservées. L’essentiel pourtant était ailleurs, à la pointe du cap, vers la fortaleza d’Henri le Navigateur… Émouvant ce lieu battu par le vent, cette proue fièrement dressée au-dessus de l’Atlantique, point de départ des conquêtes. Un padrão trône au milieu de la vaste cour. Ces pierres levées jalonnent depuis le XVème siècle la route des Indes, les îles de la Sonde, les côtes africaines, celles du Brésil évidemment. Et moi je rêve toujours (comme toujours) de visiter dans le monde toutes les terres lusophones. Je connais déjà Macau et les Açores. Mais la liste est encore longue : Angola, Mozambique, Guinée Bissau, Cap Vert, São Tome, Brésil, Timor, et aussi Goa, la vieille ville indo-portugaise aux murs croulants rongés de salpêtre… Enfin l’Algarve c’est aussi les falaises de couleur ocre, les gondoliers qui vous y promènent pour quelques euros. En regardant les photos, João a reconnu notre guide, un vieux un peu madré de Lagos, avec son œil pétillant qui lorgnait sur les filles.

« Ah, qu’il est bon de s’évader… » Il est des fois où les clichés sonnent comme des vérités premières, profondes. Peut-être pas universelles, mais presque.

Alors bon voyage à Pauline et João en ce moment du côté de Porto! Profitez de la douceur de ce si beau pays…

PS : Album photos « vacances ». Tombé en panne d’appareil aux Açores, j’ai utilisé la tablette de Catherine.

LOST PARADISE

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Je pense à ces vers d’Apollinaire :

Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours

    Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur

    Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos

    Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre

    Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales

    Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront

    Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité

Nous sommes en 1915. Apollinaire est dans la boue des tranchées, celles de la sinistre et absurde Europe en guerre. Il pense à Lou qui l’attend peut-être à l’arrière ; il pense au boche d’en face; il pense aux autres mondes qu’il croit intacts, lumineux.

Je pense aux images de La ligne rouge de Terrence Malick, d’une beauté déchirante : le répit de ces soldats nageant dans le lagon avec des gamins, loin du bruit des bombes.

Je pense aux enfants que j’ai croisés et photographiés sur une plage du bout du monde cet été. Ils grandiront. Ils connaîtront leur lot de souffrance, entreront dans la grande roue des choses. Pourtant, aujourd’hui, leur innocence est un réconfort. Comme les Hindous d’Apollinaire, ils s’étonneraient de ce qu’ils ignorent encore. Puissent-ils en être le plus longtemps préservés.

LES CARTABLES LES PLUS PROCHES DU DÉTROIT D’ORMUZ

Un orage est tombé hier soir sur Valbonne. Les colchiques bientôt couvriront les prés.
Khasab était peut-être l’endroit idéal pour terminer ce long périple (et par voie de conséquence la rédaction de ce carnet de voyage). Une curiosité géostratégique, un balcon désertique sur l’une des zones les plus sensibles de la planète, à deux pas de Bandar Abbas (Iran), là où les chèvres vont, indifférentes aux désordres du monde. D’une manière générale, j’aime ces zones improbables dénichées rêveusement sur les cartes. J’en ai déjà visité quelques-unes (par exemple cette région du Nord Togo / Benin, dans les environs de Natitingou, où on ne sait jamais de quel côté de la frontière l’on se trouve, se présentant devant un douanier que l’on croit Togolais alors qu’il est Béninois ou l’inverse.) J’adorerais traîner mes guêtres au bout de la Bande de Caprivi ou dans le Khakaborazi National Park, au Nord de la Birmanie, tout près des frontières indienne et chinoise. Gaston Rebuffat, l’alpiniste, écrivait que c’est au sommet de la montagne que l’on vient de gravir que naissent les idées de nouvelles ascensions. C’est la même chose pour les voyages.
Mon guide indiquait que le seul événement notable dans la vie communale de Khasab avait été ces dernières années l’inauguration du Supermarché Lulu. Voici comment Jean Rolin décrit l’établissement : « Dans l’attente de nouvelles instructions qui vraisemblablement n’arriveraient jamais, et après l’échec prévisible de ma mission auprès de l’émir de Sharjah, que pouvais-je faire, à khasab, sinon tuer le temps ? Par exemple, et afin de complaire encore à ce caprice de Wax, en poursuivant l’inventaire de toutes les choses, des plus infimes aux plus majestueuses, susceptibles d’être décrites, chacune dans sa catégorie, comme la plus proche du détroit d’Ormuz. Tâche d’autant plus immense, à Khasab, que la ville elle-même – à égalité avec Bandar Abbas – présente cette particularité, et donc aussi la plupart des choses qu’elle contient. Ainsi du distributeur automatique de billets installé dans le tout nouveau supermarché Lulu, celui qui vient d’ouvrir, près du port, sur un terrain remblayé, tant il est vrai que les Émirats n’ont pas le monopole de cette technique. Distributeur de billets dont je peux garantir qu’il est non seulement le plus proche du détroit mais également le seul, dans toute la ville, à être approvisionné régulièrement. »*
Je me suis quant à moi retrouvé en slip sur le parking du supermarché. Il ne s’agissait pas d’une soudaine crise d’exhibitionnisme (dans un pays où la pudeur est de rigueur et le streap tease sévèrement puni) mais de la nécessité de troquer mon short pour des pantalons longs, le plastique de l’habitacle de mon véhicule risquant de provoquer sur mes jambes d’habituelles et navrantes allergies cutanées (dermatose de contact). Compte tenu de l’affluence, ayant estimé nul le risque d’être surpris dans l’opération, je me suis donc changé pour entrer, en majesté, dans le supermarché. Apparemment à Khasab aussi la rentrée approche. Une montagne de cartables (voir photo) en atteste et, avec Jean Rolin, on admettra qu’il s’agit des cartables neufs les plus proches du détroit d’Ormuz, côté Péninsule Arabique du moins. Les clients quant eux étaient rares. Quelques ouvriers, quelques femmes revêtues du niqab… À noter qu’à Oman les traditions sont encore respectées et j’ai vu porté, par exemple, ce type de masque désormais très rare, le batoola. Pas question évidemment de photographier les femmes que j’ai croisées mais on se fera une idée grâce au mannequin du musée de Khasab installé dans les murs de l’ancien fort portugais.
Comment voit-on les choses à travers un batoola ? Je n’en sais rien… Pour regarder le monde, en ce qui me concerne en tout cas, il faudrait encore du temps, beaucoup de temps, mais voilà,  les cartables du supermarché Lulu vont bientôt lester les épaules, toutes les épaules. C’est chaque année pareil. On recommence, on repart…

Bonne rentrée à tous !

* Jean Rolin, Ormuz, P.O.L., 2013.

OMAN PÊCHE MIRACULEUSE

Le soleil s’est levé sur Oman, ma fenêtre s’ouvre sur le Détroit d’Ormuz.

Hier, de retour de la navigation, découverte de Khasab et des environs. Je m’arrête près d’une mosquée; des émigrés pakistanais et bengalis animent la rue. On vend des dattes, on boit des cafés. Je poursuis vers les faubourgs. De beaux enfants croisés. Une vallée du bout du monde, comme si Prads (Alpes de Haute provence)  s’était transformé en désert d’Arabie. Magnifique ! Il reste un peu de jour, je file de nouveau vers la mer. En contre-bas de la route des pêcheurs remontent péniblement un grand filet. Ils tirent en basculant leurs dos vers l’arrière, la prise doit être bonne. Oui, une centaine de kilos de petits poissons frétillants (un poisson frétille toujours avant d’y passer), mais aussi une énorme raie tigrée et une tortue ! Les enfants caressent le dos luisant des bestiaux. Ils ont un peu peur, semble-t-il, mais pas trop. Bientôt on remplit un grand casier des petits poissons mais on relâche la tortue puis la raie. Toutes deux s’éloignent sous le regard émerveillé du touriste et ceux habitués des pêcheurs. Enfin, retour par la plage. Quelques familles, quelques femmes, quelques hommes méditant…
J’ai filmé ces scènes. De retour en France je prendrai le temps de les monter. Ici, je n’ai pas le matériel pour le faire. Il me reste encore quelques heures avant mon retour. Je compte bien en profiter.

OMAN DAUPHINS

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J’avais eu l’occasion l’an dernier aux Açores d’une séance de whale watching. Aujourd’hui le boutre me conduit dans les fjords de l’Arabie, aux confins du Détroit, et nous verrons des dauphins. Petite équipe sympa : un groupe de jeunes Anglais vivant à Dubaï, des Asiatiques qui ne se mélangeront pas, deux membres d’équipage. Les dauphins nous accompagnent tout prêt de la quille. Puis, nous mouillons dans un décor digne d’un album d’Hergé (Coke en stock par exemple) et c’est une belle séance de snorkeling. Enfin, à l’heure où nous rentrons vers Khasab, la lumière se contraste. C’est époustouflant et il reste encore du temps pour voir, pour voir encore et encore !