TU VIENS D’OÙ ? TU VAS OÙ ?

La capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, est reliée à celle de la Serbie, Belgrade, par une route de campagne souvent étroite, traversant côté bosniaque des paysages comparables à ceux du Jura puis, une fois la frontière passée à Zvornik, de vastes plaines ponctuées de quelques monastères et surtout d’exploitations agricoles dédiées à la culture intensive du maïs. Un seul bus quotidien assure la liaison et après m’être levé à quatre heures du matin pour quitter Sarajevo me voici en début d’après-midi à Belgrade, trente-neuf ans après mon précédent et jusque-là unique passage dans cette ville.

Mes arrivées à destination, pendant ce voyage, suivront toujours le même rituel : récupérer mon bagage, changer ma monnaie (en passant par exemple du mark bosniaque au dinar serbe), dégoter un plan de la ville, me renseigner sur le trajet suivant pour aussitôt acheter le billet afférant. Après quoi, soit en taxi (rarement), soit à pied (presque toujours), il est temps d’aller déposer mes affaires là où, en réservant depuis la France, j’ai choisi de me loger. À Belgrade, l’auberge de jeunesse (hé oui…), voisine du cimetière central, me rappelle les « backpacks » australiens. S’y trouve toujours un jeune (nus pieds, démarche chaloupée, décontraction confondante, anglais compréhensible pour tout le monde sauf Bibi ) pour se faire la cuisine à quatre heures de l’après-midi. Abonné trop souvent quant à moi à une alimentation répétitive et fonctionnelle, je suis plutôt impressionné par le soin qu’apportent ces jeunes voyageurs à la préparation des plats. Mais sont-ils si voyageurs que cela ? Certains d’entre eux semblent passer leur journée dans les espaces communs de l’auberge ou même dans les dortoirs, cuisinant, donc, mais aussi pianotant sur leur ordi portable, s’affalant devant la télévision (pour mater cette année les jeux olympiques), discutant à bâtons rompus pendant des heures (le contenu de ces conversations touchant immanquablement au parcours déjà effectué et aux étapes futures – Tu viens d’où ? Qu’est-ce que t’as fait ? Où est-ce que tu vas après ? etc.). Ainsi, à Timisoara, destination suivante dans mon propre périple, j’échangerai assez longuement avec un Américain, Nico, Najar, une Française, et Moemen, un Palestinien. Tous trois, apparemment, ne décollent pas de l’auberge et préfèrent organiser des brochettes-parties dans la cour du bâtiment. L’Américain voyage, dit-il, depuis plus de deux ans. Pour prolonger son tour du monde il dispense ici ou là quelques cours de yoga, le temps de se refaire la cerise quand le besoin s’en fait sentir. Najar voyage pour la première fois toute seule et préfère les destinations sans touristes (Timisoara, j’en reparlerai, offrant pour le coup un point de chute idéal). Quant à Moemen, qui a rayé Israël sur le planisphère affiché au-dessus de la table de la cuisine avant d’inscrire à la place « Palestine », il m’explique avoir trouvé en Roumanie un compromis satisfaisant : ce migrant a compris qu’il tirerait davantage son épingle du jeu en Roumanie compte tenu du coût modique de la vie plutôt que s’enfoncer dans le piège des destinations phares de la migration mondiale, le Royaume Uni, par exemple, ou les grands pays riches de l’Europe Occidentale, dont la France.

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Des centaines de migrants peut-être moins avisés (ou simplement moins géographes) campent dans les jardins et les rues donnant sur la gare de Belgrade. Ils rêvent d’une hypothétique porte de sortie (ou d’entrée, selon la perspective adoptée). C’est un petit peuple en guenilles, calme, organisé, que viennent soutenir des brigades de bénévoles. En 1977, déjà, ces pelouses étaient occupées par quelques familles misérables; nous en avions été surpris pour ne pas dire effrayés, au point, j’exagère à peine, de reprendre aussitôt le train pour Skopje puis la Grèce. Mais ce serait un tort de s’arrêter aux impressions disons mitigées et d’évidence superficielles que peut laisser le quartier de la gare centrale à Belgrade[1]. Non. Belgrade est une ville agréable, très animée, très énergique. Le premier soir je me rends au site exceptionnel de la forteresse de Kalemegdan. Au coucher du soleil c’est une belle expérience d’admirer la majestueuse rencontre de la Save et du Danube. Difficile, ceci étant dit, de passer après ce qu’écrit Nicolas Bouvier sur le même sujet ; voici donc plus modestement ce que je griffonne sur mon carnet à mesure de mes pérégrinations dans la ville :  » Belgrade – Centre monumental, parcs ombragés, rues animées autour de la place de la République / Beaucoup de librairies, pubs, restaurants, grandes marques / Très bon réseau de transports en commun, ponctualité / Quartier recommandé par tous les guides : Skadarska, le Montmartre de Belgrade, rues pavées, orchestres… Bof…  » Remarqué aussi, dans les jardins de la citadelle, un monument de belle taille portant l’inscription  » À LA FRANCE « . Son érection date des années 30, période au cours de laquelle la Serbie célébrait le soutien obtenu de la France pendant la Première Guerre Mondiale. Aujourd’hui, il faut bien le dire, le monument passe un peu inaperçu ou plutôt que le monument, soyons juste, l’inscription qu’il porte gravée sur son socle. Ceci m’amène à commenter une dernière surprise de Belgrade. Quand vous dépliez le plan de la ville vous découvrez avec quelque étonnement de bien curieuses icônes : à trois ou quatre emplacements du centre-ville sont représentés, au même titre que d’autres symboles (monuments, gares, bâtiments officiels, églises), des avions militaires légendés « Bombed buildings ». Une employée russe de l’auberge, à qui je demande une explication, m’indique, sans en être certaine, qu’il s’agit des « Americans ! Americans ! » Aurais-je perdu, une fois encore, la mémoire des conflits balkaniques ?… J’AI PERDU LA MÉMOIRE DES CONFLITS BALKANIQUES (!) et me trouve tout surpris, une fois vérification faite, d’exhumer les bombardements de l’OTAN sur Belgrade, en 1999, selon le paradigme moderne des « frappes ciblées » ou encore  « chirurgicales ». Il s’agissait alors pour les États-Unis et ses alliés, dont la France, de punir la Serbie de Milosevic accusée d’impérialisme et de nationalisme belliqueux dans le conflit du kosovo. Sur le sujet, on peut lire ce qu’écrit Erri de Lucca dans Le plus et le moins (merci Gérard et Nicole !). Près de vingt ans ont passé, l’affaire du Kosovo n’est pas encore entièrement soldée (en témoignent les banderoles qui, devant le parlement serbe, s’insurgent contre les « terroristes » kosovars), et le gouvernement de Belgrade choisit d’entretenir un certain devoir de mémoire en laissant intactes – beau paradoxe ! – les ruines des ministères visés par les frappes : trois ou quatre grandes plaies dans la ville, indiquées sur la carte, visibles depuis les rues voisines et à peine sécurisées par quelques palissades; comme si, en plein Paris, le touriste pouvait passer devant les ruines du Quai d’Orsay ou du Ministère de l’Éducation nationale.

Mais il est temps de rentrer. À l’auberge, cela s’anime devant l’écran plat de la salle commune. La France et la Serbie s’étripent au basket.

[1] Plus tard dans l’année, je posterai un album consacré à cette gare que j’ai pris soin de photographier sous toutes les coutures au risque de passer pour un espion.

LE SIÈCLE SARAJEVO

Autre ville martyr : Sarajevo. Depuis Mostar, en bus, on traverse des montagnes non sans ressemblance avec celles de la Vésubie ou de la Roya. Longue route, lente, comme si en Bosnie le voyage devait prendre son temps. De fait, la capitale bosniaque a ceci de particulier qu’elle a borné le XXème siècle et en a réglé toutes les montres. En face de Latinska ćuprija (le pont Latin / Lapinski most), à l’endroit même où sont plantés vos pieds, une plaque rappelle l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse par le nationaliste serbe Gavrilo Princip : début de la Première Guerre Mondiale et entrée dans la modernité du mal. La rivière Miljacka roule ses eaux boueuses en cette période d’orages et vous voilà, plus loin, de l’autre côté du siècle. Vous avez pris un tram jusqu’à Ilidža, puis un bus, et en pleine campagne, là où vous chipez quelques prunes, voici l’entrée de Tunel Spasa, le tunnel de l’espoir qui, pendant le siège le plus long de toute l’histoire, offrait une chance de survie aux habitants prisonniers de la soif, de la faim et du feu.

Je me suis demandé, en parcourant de long en large Sarajevo, ce que je pouvais bien faire de mon côté dans les années 90. Où étions-nous à cette époque, quel regard était le nôtre sur ce qui se jouait à deux heures de vol de Nice ou de Lyon ? Ce temps, personnellement, s’est à peu près effacé de ma mémoire – n’était le souvenir des images de Mitterrand dans les rues de Sarajevo (une visite certes spectaculaire mais en réalité controversée) –, comme si cette dernière guerre européenne du siècle, les centaines de milliers de morts qu’elle avait produites avaient été en quelque sorte refoulées sinon ignorées. Dans une exposition consacrée aux massacres de Srebrenica je suis frappé par ce court-métrage d’Ahmed Imanović, Ten minutes. Cela commence à Rome ; un touriste japonais s’arrête devant la devanture d’un photographe qui promet le développement de ses photographies en dix minutes précises (c’était encore le temps de l’argentique). Le touriste se laisse convaincre et attend. Or dix minutes c’est le temps qu’il faut à un enfant pour aller chercher de l’eau à l’unique robinet en état de fonctionner, en bas, sous la barre de son immeuble à demi croulant, dans Sarajevo assiégé. Il va vite, le bougre, s’amuse même en chemin quand tout à coup les balles sifflent. Un sniper fait son office. L’enfant se faufile derrière des poubelles (ce sont toujours les mêmes aujourd’hui, en acier trempé), remplit à la hâte son bidon, courbe l’échine avant de pouvoir remonter les escaliers tremblants de l’immeuble, dans le bruit assourdissant des bombes. Une fois rendu, la porte de l’appartement est béante, la fumée s’engouffre partout, du sang… Ses parents ont été tués par un obus, tandis que, de l’autre côté de l’Adriatique, les photos développées du Vatican et de la fontaine de Trévi donnent le sourire au touriste japonais ; pile à l’heure.

Aujourd’hui, à Baščaršija  , le quartier du bazar et de la grande mosquée de Gazi Husrev-bey, l’animation est celle d’une ville orientale, plutôt tranquille et placide. L’odeur de viande grillée m’engage à goûter les čepavi, sorte de crêpes au boeuf et à l’oignon. Dans le quartier austro-hongrois les belles façades cachent sans doute de confortables demeures bourgeoises et, en descendant vers le périmètre administratif (parlement, musées, etc), on ne peut pas ne pas remarquer les Zara, Viapiano, L’Occitane, ces grandes enseignes qui uniformisent l’Europe entière, les aéroports internationaux, le monde de l’argent et de la paix. Je n’ai pas le temps, malheureusement, de visiter les vestiges des jeux olympiques de 1984 ; ils furent, paraît-il, parmi les plus réussis du siècle. Il faut dire que la ville doit être belle (et froide !) en hiver. Il me faudra donc revenir. Pour l’instant je passe ma dernière soirée de nouveau sur les hauteurs, gravissant comme il se doit plusieurs rampes escarpées afin d’admirer la ville en surplomb. Ce qui frappe alors c’est l’incroyable nombre de cimetières musulmans qui s’étagent sur chaque colline, chaque versant de la ville au relief complexe. Celui d’Alfakovac, par exemple, est occupé par des centaines et des centaines de tombes datées de 1995 et 1996. La guerre, m’explique une adolescente, les victimes du siège… On ne peut donc échapper à ces rappels, même si la ville est désormais capable de sérénité voire d’humour. Au musée historique de Bosnie Herzégovine je m’attarde sur une salle consacrée à la Yougoslavie communiste, un des rares lieux où ce visage-là s’exhibe encore. Dans le pays de Tito (façon de parler), la péninsule istrienne et particulièrement Poreč (actuelle Croatie) étaient semble-t-il devenus la Mecque du naturisme ; des dépliants d’époque en attestent. Le communisme n’avait donc rien contre les culs nuls… Ha ha, c’était le bon temps !

AU PAYS D’OTTOKAR

Les Balkans… Au-delà des origines complexes du mot lui-même, il y a quelque chose de cassant dans l’association des phonèmes, nous ne sommes pas loin du clash, des clans évidemment, de la fête de village pourquoi pas, quand celle-ci finit par tourner mal, qu’on se fout sur la gueule entre familles rivales, l’orchestre faisant des couacs, l’assemblée se dispersant dans l’odeur des pétards, de l’herbe et du foin, bref dans un bordel incompréhensible aux yeux de l’observateur extérieur quand bien même celui-ci ne serait venu là que dans l’intention de danser. Avant de partir pour ce voyage en Europe Centrale, je prends en cours une émission de France Culture. Les invités, dont je n’ai pu noter le nom, parlent des Balkans, zone d’un entre deux entre l’Occident et l’Orient, une céramique irrégulière de petits pays si mal connus parfois qu’il serait aisé d’en inventer un de plus. On trouve aussi cette allure de mosaïque en Amérique Centrale (chez le général Tapioca), dans le Caucase ou en Asie Centrale. Pour l’heure, Croatie, Bosnie Herzégovine, Serbie, Balkanie, Roumanie, Hongrie, Slovénie et même Italie dans sa partie julienne, tel sera mon itinéraire au grè des transports en commun. Peut-être voyage-t-on pour retrouver Tintin. La Syldavie (les gentils) et la Bordurie (les méchants) resteront évidemment en dehors du parcours mais combien de fois ai-je eu l’impression d’apercevoir le sceptre d’Ottokar ? À Sarajevo la station Otoka ne passe pas inaperçue pour un tintinophile et je n’ai pas manqué de photographier les bottes de paille si caractéristiques, le modèle du genre étant incontestablement celle qui, en bordure des pistes de l’aéroport de la capitale bosniaque, pouvait parfaitement amortir la chute spectaculaire d’un Tintin (ou d’un Tournesol) tombé du ciel.

La route entre Split et Mostar est magnifique. On longe tout d’abord la Méditerranée puis, du côté de Ploče, bifurcation vers l’intérieur, une région de canaux très verdoyante et fertile. Je reviendrai dans un autre article sur le passage des frontières ; pour l’heure saluons cette vieille américano-vietnamienne qui voyage par ses propres moyens et se rend en pèlerinage à Medjugorje, près de Mostar.

Mostar, première ville bosniaque du parcours, j’y arrive justement en fin d’après-midi. Cette cité industrieuse a été la cible des nationalistes serbes et croates en 1992 et 1993. La destruction du pont médiéval de la vieille ville fut le point d’orgue de la bataille. Or en Bosnie c’est aujourd’hui pile et face. Plus de vingt ans après le conflit (dont je reparlerai aussi au sujet de Sarajevo et de Belgrade), le pays est sur la voie du redressement. À Mostar l’Unesco a pris en charge la reconstruction – superbe – du quartier historique, à l’époque dernière poche de résistance des musulmans bombardés. Les monarchies du Golfe soutiennent également la ville par des programmes de réhabilitation. Face, donc… Mais quittez la rue piétonne, écartez-vous des boutiques de souvenirs (y compris ceux rappelant la guerre : « Don’t forget »), et vous trouverez – pile – les ruines, les stigmates impressionnants d’une guerre inouïe. En ce dimanche matin très calme mais venteux, ayant quitté ma chambre de 5m², je traîne à l’angle du boulevard Špansk et de Knevadomagoja. Un immeuble à demi en ruine se dresse dans le ciel sombre. C’est Sniper central, le siège d’une ancienne banque, avec son tourniquet d’entrée. Là des tireurs embusqués, tantôt serbes, tantôt croates (selon la progression du conflit), dégommaient les passants, comme au champ de foire. On a du mal à l’imaginer. Pourtant nombre d’immeubles comme celui-ci rappellent ce que fut cette guerre. Je discute avec un monsieur tentant de faire redémarrer sa voiture. Il doit avoir une soixantaine d’années, il a connu la sale période et me dit que l’argent manque aujourd’hui pour raser et reconstruire. En attendant les tagueurs ont pris possession des murs grêlés d’impacts. Un trou de roquette devient un œil ou une bouche ; des messages de paix affleurent du béton ; et un autre monsieur sans âge prend le frais à la fenêtre de son HLM (?), mitoyenne de la tour des snipers. Un dialogue silencieux s’esquisse entre lui et moi. Il ferme les yeux et il sourit.