ASCENSION

Parmi les traditions de Barles, l’ascension des Cloches.

Partout ce nom pourrait faire sourire, pas véritablement ici (quoique…) où les escarpements de la montagne en effraient plus d’un. Encore faut-il aller jusqu’au rebord, à l’extrême limite des horribles précipices qu’on n’ose regarder qu’en se couchant sur le ventre (je paraphrase Rousseau). J’ai gravi cette montagne avec mes cousins (quitte à y insister, les intéressés mégotant parfois leur participation), avec ma sœur et mon beau-frère (mais ils s’arrêtèrent sous le sommet), avec la mère de mes enfants et mes enfants, avec mon ami Gac, Florence, Camille et Adrien, seul, en été, en hiver, en automne, à ski, à pied. Je ne désespère pas d’y emmener François, dit « Tonton Jaillet », mon compagnon de cordée de l’Aiguille du Tour. En revanche, je sais que ni mon père (qui était du Nord), ni ma mère, ni mes tantes n’ont réalisé l’ascension. La randonnée ou la grimpe sont des activités de vacanciers ; à Barles il ne serait venu à l’idée de personne d’aller jouer aux alpinistes avant l’arrivée en masse des « estivants », ceux qui venaient de Marseille, de Menton ou même de Digne. Dans le temps, entre Barlatans, si on allait aux Cloches, ce n’était pas pour le sommet et ses précipices mais pour monter les troupeaux aux alpages. Si vous allez là-bas en été, vous trouverez des edelweiss. Il ne faut pas trop le dire (l’espèce, je crois, devient rare) et prendre soin de couper la tige sans arracher la racine. Ceux que j’ai trouvés à la Toussaint étaient desséchés. À cette époque de l’année, la randonnée est cependant agréable. Inutile de se lever très tôt ou de partir très tard, pas besoin de la fameuse casquette que recommandait toujours ma tante Paulette.

J’aime cette montagne, peut-être est-elle ma montagne préférée. Dans mon imaginaire adolescent je lui superpose les images de l’Everest. Au centre le Col Sud (le col de Baran), à droite le Lhoste (la Petite Cloche), à gauche le Toit du Monde (la Grande Cloche) ! J’ai comme cela toute une collection de sommets ridicules par leur taille, mais que je grandis par l’invention. D’aucuns pourraient en rire. Je plains quant à moi le tarissement du rêve, le goût – fort répandu – pour le plancher des vaches.

FEUILLAGES

En ce 8 novembre, l’été ne semble pas vouloir partir. Marseille ou Valbonne aujourd’hui paressaient au soleil ; la semaine dernière, follement il va sans dire, Barles accrochait des haillons d’argent. Chaque vallon bruissait de l’eau coureuse; quelques feuilles tombées luisaient sur les marnes, et l’heure était toujours aux miroitements.

La preuve ?

Mais oui !  en images bien sûr !

BARLES ET LA MÉMOIRE

Mon très éminent cousin germain, Serge Davin, a entrepris depuis quelques semaines la rédaction de ses Chroniques barlatanes. À la manière de Montaigne, il les voue « à la commodité particulière de (s)es parents et amis », et je profite de ce petit bulletin pour le remercier d’offrir à la famille ces récits pittoresques, pleins de saveur ; sur nos visages ils font naître les sourires ou les rires quand ce n’est pas la larme, parfois.

Nous sommes des sentimentaux. Et cette identité familiale, très forte en dépit de nos différences, c’est dans le terreau de Barles qu’elle s’est épanouie, dans sa lumière. Pour un photographe, ce pays est un bonheur. Chaque vallon, chaque ravine, pierres et bois, eau du Bès, tout y prend quand l’ombre le dispute au soleil. Les Cloches, le Pic de l’Aigle, la barricade, le « haut » et le « bas » du village, tous ces lieux constituent la géographie de notre mémoire, de nos mythes quelquefois. Une tradition veut par exemple que les « vainqueurs » du Pic de l’Aigle gueulent à pleins poumons en direction du village, quatre cents petits mètres plus bas. Ceux qui prennent l’apéro chez France font de grands gestes en retour ; c’est toujours la même cérémonie. L’été, la barricade s’anime, on protège même les plantations du chevreuil ou de la biche. Quand, par exception, on quitte Barles pour Esparron, une autre tradition est de nettoyer la tombe du grand-père Leydet. Les pivoines repoussent, mais rares sont ceux qui les ont vues en fleurs. La maison, elle, a été vendue et modifiée. Aujourd’hui des Marseillais la retapent patiemment à grand renfort de matériaux Leroy-Merlin, Bricorama, Castorama et autre Bricomarché, bref, de la brique et du câble contemporains ! Pourtant, si le temps passe et transforme, si, comme la cabine téléphonique, certaines choses disparaissent, une sorte de permanence est garantie. Ce pays, c’est le nôtre. Et il nous réunit.

BARLES SAISON INCERTAINE

Mon cousin Rolland, historien de la commune de Barles, sait-il pourquoi notre village a choisi la Pentecôte pour sa fête annuelle ? Quoi qu’il en soit, il est avéré qu’à cette date il ne fait jamais beau. La palme revient peut-être à L’année 2013 où la neige s’est invitée toute la journée de dimanche. Pas un chat. Des fanions détrempés au-dessus de la rue. Des écharpes de brumes sur le Pic de l’Aigle. Les boules restées au fond des remises. Le lundi, c’était un peu mieux. On a pu boire du pastis avec l’eau de lavoir. En revanche, il n’y a pas eu de messe, pas de distribution de petits pains… Il n’y a plus de curé, paraît-il, pour venir jusque-là. Cela me fait penser que j’adorais entendre ma mère raconter la veillée de Noël, dans les années 30, quand tout le village montait à la chapelle Sainte Anne aujourd’hui ruinée. C’était décidément une autre époque.

J’ai pris des photos cette fois du côté du Forest, des barres de Chine et des Sauvans. Quelques-unes aussi chez les « voisins », à Maure et à Lambert.  Vous les trouverez dans ce nouvel album.

Oui, « Barles saison incertaine », mais pays de quelques certitudes personnelles.

BARLES LE PASSÉ

Je reviens toujours à Barles. Je pourrais d’ailleurs en faire un pseudo : Alain, bien sûr ; Pierre, puisque c’est aussi mon prénom (hérité du père de mon père) ; et puis Barles, le pays de ma mère.

Enfant, je prétendais y être né ; je me prétendais aussi agriculteur, Grand Chevalier de l’Ordre de la Pomme de Terre, soldat bleu du Fort Laramie (entrée du village), impitoyable chasseur des Indiens Potoroses. Je me souviens des printemps sans couleurs, des coups d’éclat de l’été, des copines intouchables ou plutôt intouchées. Je me souviens du programme commun, des cousins, des tablées immenses que dominaient le crâne luisant de Maurice, son ironie, l’autorité enfin détendue de Lucien. Je me souviens de Paulette au fourneau, des coquillettes. Je me souviens des gilets de Raymonde, de la casquette et du couteau Opinel. Je me souviens des épiques cueillettes, de la peur de la nuit à la Barricade, de cette frustration permanente des montagnes, des escalades déraisonnables auxquelles elles pouvaient donner lieu. Tout est là me semble-t-il. Dans cette configuration de lieux et d’émotions qui fait que si je pars, il n’empêche, je reviens toujours.

ANTONIA

Antonia était l’aînée et donc la plus profonde des trois mémoires, celle du père notamment que ses soeurs n’ont guère eu le temps de connaître. « Exilée » dans le Tarn, elle a vécu quarante ans dans une maison qu’entourait le jardin, avant d’intégrer une maison de retraite du village. Il y avait chez elle quelque chose d’une autorité incarnée. Nous la voyons ici dans sa cuisine, un matin. Puis, dans le deuxième extrait, un après-midi, avec Raymonde. À la fin de leurs vies, les trois soeurs n’avaient plus les moyens, la force de voyager pour se retrouver. Le tournage du film aura été au moins l’occasion pour Raymonde et Antonia de se revoir une dernière fois.

Antonia, l’aînée, est partie la dernière, en janvier 2015. Chacun à sa façon se dira aujourd’hui que les trois soeurs sont désormais réunies.

PAULETTE

C’était programmé depuis plusieurs mois; j’ai passé une matinée avec Paulette. Sauf erreur de ma part, elle était née en 1923 à Esparron La Bâtie, dans ce qu’on appelait alors les « Basses-Alpes ». À ce sujet, on peut aller vérifier, ces Alpes n’ont rien de bas. On peut aussi faire l’inventaire de tous les événements historiques dont Paulette, depuis sa naissance, a été la contemporaine. Non qu’elle s’en soit mêlée bien sûr, mais parce qu’elle était là, comme ses deux sœurs, au même moment que le pire et le meilleur du XXe siècle.

Paulette est décédée à Digne en juillet 2014. Ces fils lui ont écrit ce texte.

« Tu as été à la fois une maman, une mamie (Mamie Pau), une tata (Tata Paulette), une marraine, tu as été pour tous l’image de la bonté, de la générosité, de la modestie aussi, mais surtout l’âme des maisons toujours ouvertes à tous, aux Arches ou à Barles. Pendant des années, tu as laissé la porte et la table ouvertes à la famille élargie, aux amis, aux copains. Tu supportais avec patience et même avec plaisir les flonflons musicaux de tes quatre musiciens de fils, les exploits footballistiques des mêmes garnements et de leurs copains, les discussions passionnées des soirs d’élection. Tu nous quittes, apaisée, et tous se souviendront de toi, Maman, et de Papa, vous qui régniez tous les deux sur la maison du bonheur. »

TROIS SOEURS

Antonia, Paulette et Raymonde sont les filles de Roseline et Victorin Leydet, couple de paysans des vallées de Haute Provence. A la mort du père, en 1928, les trois sœurs, encore très jeunes, quittent avec leur mère le village natal d’Esparron-La-Bâtie, traversant la montagne à dos de mules pour s’installer à Barles, autre berceau de la famille.

Aujourd’hui, plus de quatre-vingts ans plus tard, elles confient à la caméra quelques-uns de leurs souvenirs : l’enfance, la jeunesse, les époux, les enfants, la vie avec son lot de peines et de petits bonheurs, égrenés par le temps qui passe et qui sépare. Leurs destins particuliers et modestes racontent à leur manière l’histoire d’un siècle et ouvrent la voie d’une méditation sur l’origine et la fin de toute chose.