VINICIUS AVAIT RAISON

A vida e a arte do encontro (Vinicius de Moraës )

Il faut s’y attendre, on est très vite happé par le voyage.

Cela commence à l’aéroport de Lisbonne, lorsque je remarque cette jolie fille plongée dans la lecture d’Eugénie Grandet. Certes je pourrais me rappeler le triste souvenir de mes dictées d’enfance, mais il suffit qu’elle m’aborde ­– « Vous lisez du Pierre Michon ? » – et voilà que c’est parti. Je ne sais pas encore qu’elle s’appelle Hélène, qu’elle enseigne le français à Prague, qu’elle se rend à Faro chez des amis, qu’elle connaît Vinicius de Moraës, que nous allons passer trois heures ensemble à parler littérature, boire un verre dans un troquet de la Lisbonne moderne. Tout cela, je ne le sais qu’après, une fois apprivoisé, charmé par son sourire.

Il faut deux avions pour se rendre à Ponta Delgada. Les Açores ont été jusqu’ici un lieu imaginé. Et me voilà rua João de Melo Abreu autour d’une table, à dîner en compagnie : Antonio, l’hôte de la maison, et d’autres venus de Hollande, de Tchéquie, de Roumanie. Mon oreille n’est pas encore accoutumée à leur anglais, je ne l’entraîne pas assez souvent ; pourtant peu à peu cela revient, comme toujours.

Il est tard. Je photographie le bistrot d’à côté au milieu de l’Atlantique, et je me dis ceci : Vinicius avait raison, la vie c’est peut-être bien l’art de la rencontre.

QUAND PASSE XI JINGPIN

Je ne suis pas sûr que François Hollande, de retour d’un voyage officiel en Amérique du Sud, s’arrête aux Açores. Xi Jingpin si ! La Chine, disent les Chinois, n’a pas vocation à l’expansionnisme. Pourtant elle construit partout – hôpitaux, autoroutes, ports – participant au développement des pays les plus improbables.

Aujourd’hui, j’ai fait du tourisme moite. Ponta Delgada en long et en large. Une salle intéressante au musée militaire du fort de São Bras ; le Portugal y regarde son passé guerrier, au début des années 70, en Angola, Guinée Bissau, Mozambique. C’est là-bas que désormais les jeunes Portugais sans travail vont tenter leur chance, en Angola surtout paraît-il. En revanche, je n’ai pas perçu l’américanisation des Açoriens dont on m’a parlé.

Encore trop tôt pour saisir exactement où je suis.

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NOUS SOMMES DE RABO DE PEIXE

 

Rabo de Peixe est une localité de la côte Nord de São Miguel, à l’écart des itinéraires touristiques. En ce samedi matin règne une ambiance festive dans le quartier du port. Les hommes discutent bruyamment devant les cafés, jouent aux cartes ou au « bingo » sur le front de mer. Dans les rues en damier les femmes arrosent leurs façades au jet, énergiques. Tous semblent rudes, mains, visages, corps noueux sont marqués. Par quoi au juste ? La mer, le vent, le travail surtout. On est pêcheur ou agriculteur, femme au foyer, rarement autre chose, et ce n’est probablement pas la fête tous les jours.

Passé et reparti. Ce n’est pas la fête non plus pour le touriste lorsque, se déplaçant de miradouro en miradouro, il ne voit en lieu et place du Lagoa do Fogo par exemple qu’une insondable et ironique purée de brouillard. Le Petit futé a pourtant prévenu : « Ils ne sont pas rares ceux qui reviennent bredouilles de l’expédition. » (p. 108) Bingo bis ! Sur une journée entière on parvient toutefois à admirer de beaux paysages volcaniques, camaïeux de verts ourlé d’innombrables massifs d’hortensias bleu-mauve. Vu aussi cet étrange complexe hôtelier complètement abandonné, parfait pour un film d’horreur ou, pourquoi pas, un reportage décalé (tant que ça ?) dans Vogue : des belles évaporées ou glamour trash cambrées et provocantes dans les décombres.

Le soir, je vais au Theatro Micaelense. Je m’étais dit la veille qu’un spectacle de danse ne poserait aucun problème de traduction. Le spectacle dirigé par une certaine Filipa Francisco s’intitule Cardume. À l’entrée, est-ce le Tout Ponta Delgada qui se presse ? Je ne sais. Quoi qu’il en soit, le théâtre est plein au moment où s’avance une chorale d’enfants. Puis c’est le tour des danseurs (comme toujours devant un spectacle de danse je pense à mon père et à mon oncle : « Et je t’attrape, et je te lâche, et je t’attrape, et je te lâche… »). Beatriz Teves Oliveira (d’après le programme) a réalisé la bande son en ouvrant son micro dans les rues. Les six danseurs sont très bons. Une femme berce dans ses bras un gros poisson dont je me demande s’il est vrai ou faux. Moment de tendresse burlesque précédant d’autres figures plus énigmatiques. Phases immobiles, accélérations soudaines, une sorte de danse-gouaille parfois. Fin du spectacle… Triomphe, salle debout, ovations ! Un coup d’œil plus attentif au programme m’a fait comprendre tout à coup. La chorale, l’enfant poisson, les disputes de la bande son, la révolte des femmes esseulées, tout ce que vaille que vaille je venais de suivre avait été conçu collectivement : « A população participou ativamente na criação da peça, através da sua presença nas improvisações realizadas nas ruas. As pessoas vivem a rua como se fosse um teatro. Tudo se faz na rua. » Ce public joyeux, c’était la population de Rabo de Peixe venue en nombre pour célébrer fièrement sa troupe. La trêve du samedi que j’avais observée et photographiée le matin-même venait d’être réinventée au moyen de l’art sous les yeux reconnaissants de ceux qui se reconnaissaient. L’espace d’une heure, sans une parole, les corps dansants avaient mis Rabo de Peixe dans la lumière.

(Arrivé dimanche matin très tôt à Horta, après un vol de 40 minutes. Temps exécrable.)