FAIRE SON MODIANO ou LE LÉGIONNAIRE

la boîte

ilès et son oncleessai

« Nous avons roulé plus de quatorze heures, d’Oran à Tlemcen, puis dans des paysages désolés proches de la frontière du Maroc. (…) Au retour, pour faire plaisir à ma mère, j’ai demandé à Iliès de passer par Sidi Bel Abbés. Mon père, dans sa jeunesse, y avait séjourné quelques temps. Nous avons traversé la ville de nuit et j’ai appelé ma mère pour lui dire : “Je suis à Sidi Bel Abbés.” Je n’aurais pu lui faire davantage plaisir. Elle m’a demandé comment était la ville, de la lui décrire alors que, très honnêtement, je ne voyais pas grand chose. Pour elle, cette ville était toujours celle que le jeune homme avait traversée plusieurs décennies auparavant. Et c’était un peu comme si elle me demandait de retrouver le fantôme de mon père. »

On dira que je radote mais il faut revenir sur les choses, les creuser. Avant de traverser Sidi bel Abbés, nous étions passé chez l’oncle d’Iliès, dans une ferme loin de tout. Il a versé deux grands verres d’eau parce que nous avions très soif. Plus tard, nous avons pris en stop une vieille et nous sommes allés jusqu’à une source fraîche où des enfants jouaient. Il y a comme ça des journées plus intéressantes que d’autres, gorgées d’émotions, d’un jus et d’une pulpe qui nous nourrissent longtemps.

Bon, laissons là Ie bon Iliès et recommençons à faire notre Modiano (je rends hommage au passage à son Dora Bruder que je tiens pour un chef-d’oeuvre)… Dans la boîte en bois qui rassemble certains souvenirs de mes parents se trouvent des indices. Danielle m’ayant donné le tuyau, j’ai pu dégoter quelques photos puisque c’est moi qui ai hérité de la boîte ! Internet aidant, certaines vérifications ont été possibles et plusieurs détails me sont revenus. Si mon père était allé en Algérie, c’est qu’il participait à une cérémonie en l’honneur de la Légion Étrangère. Sidi Bel Abbés en est le berceau et la caserne que l’on voit sur les photos ci-dessous, le monument aux morts en forme de globe terrestre, le portail derrière les drapeaux, c’est bien la caserne de la Légion. Le troisième homme aligné au deuxième rang est Pierre Messmer. Quand on le voyait à la télévision, dans les années 70, mon père disait toujours fièrement: « Je lui ai serré la main ! » Or Messmer était devenu ministre des Armées en 1960, ce qui situe le voyage de mon père entre sa prise de fonction et 1962, année du départ de la Légion. Au dos de certaines photos, j’ai découvert le tampon que je livre en guise de preuve (Atelier Képi Blanc). Sur d’autres, c’est la marque encore lisible du papier de tirage : Gevaert. Ce sont ces photos qui m’émeuvent le plus parce qu’on y voit Lucien en tenue, assis sur son lit, probablement dans la chambre où il logeait avec son camarade Jourde (information supplémentaire de Danielle). En revanche, comme le papier n’est pas le même, je ne suis pas sûr que la photo sur le bateau date de son voyage. Je l’imagine seulement et alors Lucien me semble aussi très beau en civil, dans le vent du grand large. D’après ma sœur, il n’y a aucun doute : « Il n’en a pas fait cinquante, des voyages en bateau ! » Enfin, il m’a été impossible de déterminer le lieu de la photo prise à la verticale (la dernière). J’ai bien essayé de comparer l’immeuble du fond avec des images de la place du 1er novembre à Oran, mais la question reste en suspens.

PS 1 : mon père racontait toujours la même histoire. Lors de son séjour chez les légionnaires, il avait été invité à un repas de gala. S’étant trouvé placé à côté d’un intellectuel, un type très cultivé du moins, il avait passé deux heures à dire « Oui… Oui… » sans oser prononcer une seule phrase. Je me demande jusqu’à quel point cette anecdote a pu déterminer une certaine timidité chez moi.

PS 2 : Mon ami Denis Gabriel vient de m’apprendre que le globe qu’on distingue sur la première photo trônant au milieu de la caserne de Sidi se trouve désormais à la caserne d’Aubagne. Lui aussi a été rapatrié en 1962.

ILIÈS ou LA PART FÉMININE

Depuis Oran, toute une journée, je suis allé visiter le djebel avec un chauffeur. L’atmosphère était détendue, les paysages magnifiques, et au bout d’un moment le gars s’est mis à parler, à se confier. Il s’appelait Iliès. Il m’a parlé de ses amours, d’une fille qu’il avait aimée et qui l’avait laissé tomber. C’était très émouvant de voir ce type raconter son histoire, me dire : « C’était l’amour de ma vie, l’amour de ma vie… J’ai failli me suicider. », et cela m’a rappelé le film d’Abbas Kiarostami, Le goût de la cerise, auquel je m’étais déjà référé dans un film précédent, Hiver, printemps et suite… Du coup, j’ai demandé à Iliès si je pouvais le filmer. Il avait un beau sourire, le sourire de la jeunesse, et il a accepté.

C’est ce long plan-séquence qui est à l’origine de la réalisation du film ILS en 2006. Au retour du voyage, l’idée m’est venue de filmer des hommes en train de parler des femmes, de leur expérience des femmes. J’ai contacté des amis, je leur ai parlé du projet, et nous avons tourné les interviews. Je leur ai expliqué que je voulais réaliser un film de paroles, autour d’un dispositif tout simple : laisser filer, sans a priori, pour recueillir ce que ces hommes pensaient de l’amour romantique – à supposer que cette expression ait un sens… Ils se sont tous prêtés au jeu de bonne grâce, chacun avec sa personnalité, ses vérités, sa pudeur.

De la masse considérable que représentent les enregistrements, j’ai tiré un film de 52 minutes, ajoutant en contrepoint des images, parfois mystérieuses, qui sont aussi ma façon de répondre, d’alimenter le débat. Il me semble que ce qui ressort le plus de toutes ces séquences, c’est la part de féminité qui existe en ces hommes et qui fait leur richesse. La montrer, cela aussi m’intéressait. Je posterai des extraits de ce film dans la catégorie « DOCUMENTAIRES ».

Pour en revenir à Iliès et à l’Algérie, voici un extrait du film. Ce jour-là nous avons roulé plus de quatorze heures, d’Oran à Tlemcen, puis dans des paysages désolés proches de la frontière du Maroc. C’est là qu’Iliès est  filmé. Encore une fois, ceux qui connaissent Le goût de la cerise de Kiarostami comprendront pourquoi je n’ai pu m’empêcher de penser à ce beau film. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, il est disponible en DVD.

Au retour, pour faire plaisir à ma mère, j’ai demandé à Iliès de passer par Sidi Bel Abbés. Mon père, dans sa jeunesse, y avait séjourné quelques temps.

Nous avons traversé la ville de nuit et j’ai appelé ma mère pour lui dire : « Je suis à Sidi Bel Abbés. » Je n’aurais pu lui faire davantage plaisir. Elle m’a demandé comment était la ville, de la lui décrire alors que, très honnêtement, je ne voyais pas grand chose. Pour elle, cette ville était toujours celle que le jeune homme avait traversée plusieurs décennies auparavant. Et c’était un peu comme si elle me demandait de retrouver le fantôme de mon père.