MODERNITÉ

Les chauffeurs de taxi dont j’ai parlé plus tôt ont l’âge de mes enfants. Ils ont grandi dans un pays que les instances internationales, au tournant des années 84/85, avaient décidé de couver des yeux. Ceux qui ont mon âge en revanche se rappellent encore la sale période où il n’y avait plus rien, ces temps que j’ai connus moi aussi dans la première année de notre séjour. Je me souviens que Dominique Stiver, un de mes collègues de l’époque, avait un jour tapé à notre porte triomphant. Il avait dégoté de la viande d’Uruguay congelée, l’avait achetée à prix d’or, avant que nous nous rendions compte qu’il s’agissait d’une barbaque infâme, dure comme la pierre. L’année suivante, un des premiers signes de la reprise fut pour nous la réouverture de quelques restaurants. Nous y entendions les premiers succès de la chanteuse britannique d’origine nigériane, Sade. Melts all your memories and change into gold. Et il est vrai que l’assagissement du capitaine Jerry Rawlings, sa guerre contre le kalabule généralisé et les trafiquants de tout poil ont peut-être donné confiance à la Banque Mondiale. Le Ghana, pays exsangue depuis la chute des cours du cacao, aura été l’objet d’un pari réussi : dévaluations successives, éradication du marché noir, reprise en main des filières de production et perfusion financière d’une part ; démocratie solide, bipartisme, alternance politique et paix civile comme ethnique d’autre part ; douceur, énergie et talent de son peuple enfin : voilà comment un pays, par ailleurs éduqué et fortement fonctionnarisé, s’est sorti du marasme où il avait pu sombrer. Mais je n’ai ni les moyens ni l’ambition de raconter (voire de nuancer) ces nouvelles Trente Glorieuses ghanéennes. Revenons aux plus modestes impressions de voyage. Aujourd’hui, le touriste qui a de l’argent ou l’homme d’affaire entre deux avions peuvent descendre à l’Holiday Inn ou au Méridien. Ils prendront un verre sur un roof top à l’américaine et entendront une musique internationale de piètre qualité sans savoir qu’ils séjournent dans le pays du hi life. Qu’ils décident de quitter l’Airport Area, ils feront leur shopping dans un mall, une pause dégustation à la foire au vin, un golf à Achimota, un dîner au Goethe Institut (saucisses), à la nouvelle Alliance Française (french ships), à Osu (toasts d’houmous) ou au Tante DC 10, le restaurant aménagé dans l’ancien DC10 de la Ghana Airways, peut-être celui que mes pauvres parents avaient pris en 1985, mon père en costume (toujours quand il prenait exceptionnellement l’avion), ma mère avec son bracelet en or (qu’elle se fera piquer au retour ayant jugé bon de le laisser dans la valise, ce qui me rend encore malade aujourd’hui !)…

Et pour les Ghanéens – après tout, ils sont tout de même les premiers concernés ?

Le pays est au-dessus de ses voisins les plus proches – notamment la Côte-d’Ivoire – en terme de développement et il y aurait mille choses à relever tant la modernité (ou en tout cas le changement) saute aux yeux dans les secteurs que j’ai visités. J’ai déjà parlé de l’extension de la ville d’Accra. Alors encore les programmes immobiliers à destination de la grande bourgeoisie d’affaire, le Tetteh Quarchie Circle devenu désormais un immense noeud de circulation où s’engouffrent les voitures privées de marque japonaise;  leur flot continu, plus au sud,  sous le pont des réfugiés (un temps appelé ainsi en souvenir des victimes d’un terrible accident : la décapitation nocturne de plusieurs passagers d’un camion surchargé, malheureuses victimes de l’exode massif de 83, quand le Nigeria voisin expulsa manu militari un million d’immigrés); plus loin encore les voies de contournement (impossible de retrouver la maison d’Alain Fohr du côté de Volta Street, méconnaissable comme mon ancien quartier de Cantonnements, bien moins tranquille qu’il ne l’était), les bretelles, voies express, ponts et ouvrages d’art… Entre autres détails qui n’en sont pas, je remarque également, partout en ville comme à la campagne, la multiplication des réservoirs Polytank de fabrication chinoise, un immense progrès quand on sait combien l’eau est précieuse. Aujourd’hui la Chine, l’Inde ou la Turquie sont à la pointe du soutien, de la collaboration et… des affaires. Ankara, qui envoie ses propres ouvriers, a financé la toute nouvelle construction de l’immense mosquée de Nima, le principal quartier musulman de la ville; New Delhi offre un million de dollars pour rénover Flagstaff House, les bureaux du tout nouveau président Akufo-Adoo, ancien leader de l’opposition élu en 2017 avec 53,3% des voix; l’art moderne prend ses quartiers dans les locaux du musée des sciences et de la technologie…  Oui, tout change. Mais tout s’appuie aussi sur des traditions fortes comme le remarquable réseau des établissements scolaires ou la présence massive de l’administration (moins un frein, semble-t-il, qu’une garantie, quand bien même la tradition de bakchich n’aurait pas pour autant disparu).

Bien sûr, de nombreux quartiers restent insalubres. Bien sûr le quotidien des masses laborieuses (ou pas) reste difficile. Bien sûr, comme leurs homologues français, les chauffeurs de taxi ghanéens ne se privent pas de râler. Il n’y a jamais assez d’argent, les taxes sont de plus en plus lourdes, la pollution les empoisonne. Ils ont raison, on ne peut pas aller là contre. Mais enfin… « Branloire pérenne » de la modernité !

4 réflexions sur “MODERNITÉ

  1. Pour un p’tit blanc qui n’a jamais franchi la Méditerranée plus au sud que la Tunisie, tes carnets sont précieux. Ils permettent de détruire des constructions mentales trop théoriques et d’en reconstruire des… toujours trop théoriques. Merci Alain, délocalisé, j’essaie quand même de suivre tes TP..

    J'aime

  2. Oui, tu as raison, c’est tout un travail de déconstruire les idées reçues sur l’Afrique. Pour m’y rendre assez souvent depuis pas mal d’années, je peux te dire que ça change. Si cela t’intéresse, je te conseille un autre carnet écrit en 2016 sur le Burkina Faso. Tu le trouveras sans peine dans la partie « Carnets » de ce site.

    J'aime

  3. Pour une fois que j’écris un long commentaire, je viens apparemment de l’effacer par erreur ! Je suis écœuré… Je te le dirai de vive voix : les écrits s’envolent, les paroles restent !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s